Partager sur :

Les dattes algériennes victimes des relations tendues entre Rabat et Alger

Frelaté, toxique, radioactif, le fruit séché est accusé de tous les maux par certains au Maroc, sans aucune preuve scientifique. Un symptôme de plus des relations tendues entre Alger et Rabat. Un enquête du journal Le Monde.

(Le Monde Afrique) - A l’approche du ramadan, le bras de fer diplomatique entre le Maroc et l’Algérie s’invite… à table. Les tensions sans cesse ravivées entre les deux voisins du Maghreb ont trouvé un nouveau terrain d’expression : la datte, fruit incontournable du ftour – la rupture du jeûne –, qui connaît traditionnellement un pic de consommation pendant le mois sacré.

Depuis plusieurs semaines, les dattes algériennes font l’objet d’une campagne de boycott sur les réseaux sociaux, lancée par des internautes marocains à grands coups de hashtag. Frelatées, toxiques, polluées aux substances radioactives, voire cancérigènes, elles seraient, à en croire leurs détracteurs, hautement dangereuses pour la santé. Contrairement, bien sûr, aux dattes marocaines, également réputées pour leur qualité.

« La France a effectué plusieurs essais nucléaires en Algérie », fait valoir un internaute sur Twitter, en référence aux dix-sept essais menés par l’armée française dans le Sahara dans les années 1960. « Ces expériences, affirme-t-il, ont provoqué une pollution par les radiations dans le sable et les oasis et, malheureusement, l’Algérie vend des dattes de ces oasis et les exporte vers la plupart des pays arabes. » D’autres tweets accusent les cultivateurs algériens d’irriguer leurs palmiers « aux eaux usées », ou encore d’utiliser des produits chimiques pour les faire briller.

Au Maroc, la consommation de dattes algériennes ne date pourtant pas d’hier. Contacté, l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA) assure que « toutes les importations de dattes passent par le contrôle aux frontières » et que, en cas de non-conformité à la réglementation en vigueur, les produits sont « refoulés ». « A ce jour, ajoute l’instance, tous les échantillons prélevés et analysés se sont révélés conformes. »

Couscous et Miss Maroc

Au-delà de l’argument sanitaire, le boycott des dattes algériennes est affiché sur la toile comme un moyen de soutenir les cultivateurs de dattes de l’oasis Figuig, « expropriés de leur terre par la junte militaire algérienne », selon un internaute. En mars 2021, Alger a fermé l’accès de son territoire aux agriculteurs marocains qui exploitaient les palmiers de l’oasis d’Al-Arja, situé sur le territoire algérien, mettant fin à des passages quotidiens jusque-là tolérés, malgré la fermeture de la frontière en 1994. Des appels au boycott avaient déjà circulé l’an dernier pour « rendre justice » aux cultivateurs marocains de Figuig.

Depuis, les tensions n’ont fait que croître. A fronts renversés sur la question du Sahara occidental, les deux pays ont rompu leurs relations diplomatiques en août 2021. Deux mois plus tard, Alger a fermé son gazoduc qui passait par le Maroc, avant d’accuser Rabat d’être impliqué dans la mort de trois de ses ressortissants.

La crise diplomatique, également nourrie par la normalisation des relations diplomatiques entre le Maroc et Israël, a entraîné une escalade des campagnes de dénigrement réciproque sur les réseaux sociaux. En décembre 2021, le tacle est venu des joueurs de l’équipe de football d’Algérie qui ont brandi le drapeau de la Palestine après leur victoire contre le Maroc en quarts de finale de la Coupe arabe. Un mois plus tôt, ce sont les origines algériennes de Miss Maroc qui avaient provoqué l’ire des internautes marocains.

A l’instar des dattes, le couscous n’échappe pas à cette guerre des symboles. En décembre 2020, l’Algérie, le Maroc, la Mauritanie et la Tunisie avaient exceptionnellement fait front commun pour réussir à inscrire le plat à base de grains de semoule au patrimoine immatériel de l’humanité de l’Unesco. Mais la revendication par le Maroc, un an plus tard, d’un label spécifique pour le couscous marocain avait à nouveau semé la discorde.

Aurélie Collas(Casablanca, correspondance)

Partager sur :