Hicham TOUATI
À Fès, l’interpellation d’un jeune suspect impliqué dans des vols à main armée contre des livreurs de repas a dissipé une inquiétude diffuse qui pesait sur la ville. Au-delà du fait divers, l’événement révèle la fragilité de ces travailleurs de l’ombre et rappelle combien la sécurité constitue la première condition de leur dignité professionnelle.
Dans les rues de Fès, la nuit n’est jamais tout à fait silencieuse. Elle vibre du passage des deux-roues, du va-et-vient des sacs isothermes, de cette économie discrète qui relie restaurants et foyers. Depuis plusieurs semaines pourtant, cette circulation s’était chargée d’angoisse. Des livreurs, attirés vers des zones isolées de la périphérie, y avaient été dépouillés sous la menace d’une arme blanche, perdant à la fois leurs effets personnels et leur principal outil de travail : leur motocyclette.
Mardi 17 février, un tournant est intervenu. Les éléments de la police judiciaire de Fès, agissant sur la base d’informations précises fournies par la Direction générale de la surveillance du territoire, ont procédé à l’arrestation d’un suspect âgé de vingt ans, soupçonné d’avoir participé à ces agressions en compagnie de deux complices toujours recherchés. Les investigations ont permis de retrouver en sa possession l’un des véhicules volés. Placé en garde à vue sous la supervision du parquet compétent, l’intéressé devra répondre de ses actes, tandis que les recherches se poursuivent pour interpeller l’ensemble du groupe.
Pour les livreurs, cette interpellation a eu l’effet d’un soulagement immédiat. Yassine, 22 ans, sillonne la ville chaque soir. Sa voix traduit à la fois la fatigue accumulée et la tension qui s’allège. « Nous étions devenus des cibles faciles. Chaque commande vers les quartiers isolés nous inquiétait. Aujourd’hui, savoir qu’un des agresseurs a été arrêté nous rassure. On reste prudents, mais on reprend la route avec un peu plus de confiance. Et récupérer la moto d’un collègue, c’est comme récupérer une partie de notre dignité. »
Ce sentiment dépasse le cadre d’une corporation. Dans de nombreux quartiers, les restaurateurs et commerçants observent déjà les effets d’un climat plus serein. La chaîne économique de la livraison, fragile mais essentielle, repose sur la mobilité et la sécurité de ces jeunes travailleurs. Lorsque la peur s’installe, c’est tout un écosystème urbain qui vacille.
Pour la sociologue (N. M.), spécialiste des mutations du travail urbain, cette affaire met en lumière une réalité plus profonde. « Les livreurs incarnent les nouvelles formes de travail flexible, souvent précaires et faiblement protégées. Ils occupent l’espace public à des horaires et dans des zones où les risques sont plus élevés. La sécurité n’est pas seulement une question d’ordre public, c’est une condition de justice sociale. Quand l’État agit rapidement, il envoie un message de reconnaissance à ces travailleurs invisibles. »
Sur le plan juridique, l’affaire illustre également le rôle dissuasif de l’action pénale. Amine B., doctorant à la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales de Fès, analyse l’intervention comme un signal institutionnel. « La rapidité de l’enquête et la coordination entre les services renforcent la confiance dans l’appareil judiciaire. Mais au-delà de la sanction, cette situation pose la question de la protection spécifique de certaines catégories professionnelles exposées. Le droit doit accompagner les transformations du travail et anticiper les vulnérabilités nouvelles. »
Dans la ville, l’atmosphère a changé. Les moteurs redémarrent avec moins d’hésitation, les commandes reprennent leur rythme, et la nuit retrouve peu à peu son mouvement habituel. Pourtant, derrière ce retour au calme, demeure une interrogation plus large. Car si une arrestation apaise, elle ne suffit pas à dissiper toutes les zones d’ombre.
L’épisode rappelle que la sécurité urbaine ne se mesure pas seulement au nombre d’interpellations, mais à la capacité collective de protéger ceux qui font vivre la ville dans ses heures les plus discrètes. À Fès, la justice a marqué un point. Reste désormais à transformer ce soulagement en vigilance durable, afin que ceux qui livrent la ville puissent continuer à la parcourir, non plus dans la crainte, mais dans la confiance.