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Tribune : le phosphate, richesse partagée du Maghreb, mais jamais pensée ensemble

Illustration Maglor

Ecrit Par Maglor — Le Maroc en produit environ 40 millions de tonnes, la Tunisie moins de 5, et l'Algérie mise sur de nouveaux mégaprojets miniers. Le phosphate, matière première des engrais dont dépend la sécurité alimentaire mondiale, devrait être un atout commun du Maghreb. Il est au contraire l'illustration d'une région qui possède des ressources, mais peine à les penser ensemble.

Trois trajectoires, une même matière première

Les chiffres disent l'écart. Selon Kapitalis, la production marocaine avoisine 40 millions de tonnes, soit environ douze fois celle de la Tunisie, qui avait pourtant atteint un record de 8,1 millions de tonnes en 2010 avant de s'effondrer. À Tunis, on annonce désormais 4,5 millions de tonnes en 2026 et 9,4 millions en 2035, et La Presse relayait le 12 octobre qu'il faudrait environ 15 milliards de dinars pour atteindre 10 millions. En Algérie, TSA évoque, parmi les mégaprojets inscrits dans le projet de loi de finances 2027, le phosphate aux côtés de la ligne ferroviaire Alger-Tamanrasset et du gisement de fer de Gara Djebilet.

Une concurrence qui profite aux autres

Pendant que les trois pays se regardent, d'autres acteurs consolident leurs positions sur les marchés des engrais. Chacun développe sa filière sans véritable coordination : logistique, transformation, accès à l'eau, énergie, financement. Or ces contraintes sont communes. Le lavage du phosphate consomme beaucoup d'eau, l'ammoniac suppose du gaz, et l'exportation exige des ports et des voies ferrées efficaces. L'Algérie dispose de gaz, le Maroc d'une expertise industrielle et de ports performants, la Tunisie d'une longue tradition de chimie phosphatée. Ces complémentarités sont évidentes sur le papier.

Le poids d'une frontière fermée

Cette absence de coopération n'est pas un accident. La frontière terrestre entre le Maroc et l'Algérie est fermée, les relations diplomatiques sont rompues depuis 2021, et les échanges commerciaux intramaghrébins restent dérisoires. Les chiffres tunisiens du commerce extérieur sur huit mois l'illustrent : les exportations vers le Maroc reculent de 25,1 % et vers l'Algérie de 13,1 %, tandis que plus de 70 % des ventes tunisiennes vont vers l'Union européenne. Le Maghreb commerce avant tout avec l'extérieur.

Ce que coûte la non-intégration

On cite souvent l'estimation selon laquelle l'absence d'intégration régionale coûterait plusieurs points de croissance par an aux économies maghrébines. Sans prétendre à un chiffre précis, la logique est claire : des marchés plus larges, des chaînes de valeur partagées et des investissements mutualisés pèseraient davantage dans la négociation avec les acheteurs mondiaux, et protégeraient mieux la région des chocs de prix.

Une ambition possible

Il ne s'agit pas de rêver d'un cartel, mais de construire des projets concrets : une logistique ferroviaire interconnectée, des programmes communs de recherche sur la valorisation du phosphogypse et la réduction de la consommation d'eau, des accords de formation, une présence coordonnée dans les enceintes agricoles internationales. Ce chantier est autant politique qu'économique.

Le phosphate ne réglera pas, à lui seul, un contentieux historique. Mais il offre un terrain concret pour montrer que la coopération n'est pas qu'un slogan. Une ressource qui nourrit une grande partie de la planète mérite mieux que des stratégies parallèles et des frontières closes.

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