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Tribune : le Maghreb construit des stades, il lui reste à bâtir une politique culturelle

Ecrit Par Maglor — Trois faits de cette rentrée, pris séparément, passent pour des nouvelles de rubriques différentes. Le Maroc accélère la construction de six stades pour la Coupe du monde 2030. Béjaïa restaure un film algérien de 1961 à partir d'une copie retrouvée à Prague. La Tunisie encaisse plus d'un milliard d'euros de recettes touristiques en six mois. Mis côte à côte, ils posent une même question : que fabrique-t-on exactement quand on investit dans l'image d'un pays ?

L'infrastructure est le plus facile

Construire un stade de 100 000 places est une opération coûteuse mais techniquement maîtrisée. Le Maroc en a la capacité financière et l'expérience administrative, et les grands chantiers de Benslimane ou de Marrakech avancent sous un pilotage politique de haut niveau. Ce qui suit est plus difficile : remplir ces enceintes onze mois par an, y faire vivre des clubs solvables, former les techniciens qui les entretiennent, et éviter le sort des équipements sous-utilisés que l'on retrouve dans tous les pays hôtes de grands tournois.

Le même raisonnement vaut pour le tourisme tunisien. On peut rénover des hôtels et négocier des lignes charters ; il est plus ardu de résoudre le stress hydrique qui, cet été, a imposé coupures et restrictions dans les zones balnéaires. L'infrastructure se décrète, la soutenabilité se construit.

Le patrimoine, lui, se perd sans bruit

C'est pourquoi l'atelier de Béjaïa mérite plus d'attention qu'il n'en recevra. Seize personnes formées à la restauration numérique, un film de 1961 récupéré à l'étranger et rendu au public algérien : l'investissement est dérisoire au regard d'un stade, et l'effet potentiellement plus durable. Un pays qui ne peut pas montrer ses propres films des années 1960 a perdu davantage qu'un patrimoine — il a perdu la capacité de raconter sa propre histoire avec ses propres images.

Or c'est exactement ce dont les grands événements ont besoin. Un Mondial ne produit pas de récit par lui-même ; il offre une fenêtre d'attention mondiale de quelques semaines. Ce qui la remplit — musique, cinéma, littérature, gastronomie, design — relève de politiques culturelles construites sur vingt ans, pas de campagnes de communication lancées six mois avant le coup d'envoi.

Trois pays, trois budgets, une même asymétrie

Dans les trois pays du Maghreb central, les budgets consacrés à la culture restent très inférieurs à ceux de l'équipement sportif et touristique. Les écoles de cinéma manquent ou fonctionnent en sous-régime, les salles ont fermé par centaines depuis les années 1980, les archives audiovisuelles souffrent de conditions de conservation précaires. Les festivals existants reposent souvent sur l'énergie d'équipes associatives et sur des financements reconduits d'année en année, sans visibilité pluriannuelle.

Cette asymétrie n'est pas propre au Maghreb, mais elle y produit un effet particulier : la région est massivement représentée dans la culture mondiale par ses diasporas, dont les créateurs sont formés et financés en Europe ou en Amérique du Nord. Le talent maghrébin circule ; il s'exporte avant d'avoir pu se structurer chez lui.

Ce que la diaspora peut réellement apporter

Sur ce terrain précis, les Maghrébins d'Europe disposent d'un avantage comparatif qui ne se mesure pas en transferts d'argent. Ils connaissent les mécanismes de financement de la création, les circuits de distribution, les règles des coproductions, les logiques des plateformes. Un accord de coproduction bien négocié apporte plus à un cinéma national que dix subventions ponctuelles.

Encore faut-il des interlocuteurs stables du côté maghrébin : fonds dotés sur plusieurs années, statuts professionnels clarifiés, procédures d'autorisation de tournage simplifiées. Autant de réformes peu spectaculaires, sans ruban à couper, et pour cette raison régulièrement reportées.

2030 comme échéance, pas comme objectif

Le Mondial 2030 constitue une date utile : il impose un calendrier à des administrations qui en manquent souvent. Mais si l'on juge l'opération à l'aune des seuls stades livrés, on aura mesuré du béton. La question pertinente sera celle-ci : en 2031, les salles de cinéma auront-elles rouvert, les archives auront-elles été numérisées, les jeunes créateurs pourront-ils travailler depuis Casablanca, Alger ou Tunis plutôt que depuis Paris, Montréal ou Bruxelles ?

Un pays qui construit des stades sans politique culturelle organise une belle fête. Un pays qui fait les deux se dote d'une place durable dans l'imaginaire des autres. La différence tient à des arbitrages budgétaires modestes — et c'est précisément ce qui la rend accessible.

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