Rédigée sous forme de lettre adressée au ministre marocain des Affaires islamiques, la tribune du Docteur Abdelhay Semlali relance un débat essentiel : le Maroc est-il en train de perdre du terrain dans la structuration de l’islam en France ? Au-delà des sensibilités, ses observations méritent d’être examinées avec sérieux.
Un article récemment publié sur un large éventail de sites et journaux a pris la forme d’une lettre ouverte adressée au ministre des Habous et des Affaires islamiques du Maroc. Son auteur, Dr. Abdelhay Semlali, y pose une question frontale : la « souveraineté spirituelle » marocaine en Europe — et particulièrement en France — est-elle en train de s’effriter ?
Le ton est respectueux. La démarche est institutionnelle. Mais le fond est clair : il s’agit d’un signal d’alerte.
Abdelhay Semlali n’est pas un polémiste occasionnel. C’est un observateur avisé des questions religieuses, attentif aux dynamiques d’influence, aux mutations institutionnelles et aux recompositions silencieuses. Peut-il se tromper sur certains points ? Sans doute, comme tout analyste. Mais sur de nombreux sujets, ses lectures se sont révélées justes et anticipatrices. Ses observations méritent donc d’être prises en considération.

Une recomposition profonde de l’islam en France
Le paysage religieux français connaît aujourd’hui une transformation accélérée. De nouveaux acteurs émergent avec méthode : présence médiatique structurée, maîtrise du discours juridique, inscription dans le cadre républicain, capacité à dialoguer avec les institutions de l’État.
Ils investissent les débats sur la laïcité, les libertés publiques, l’organisation du culte. Ils parlent le langage de la citoyenneté.
Dans ce contexte, le modèle marocain — historiquement fondé sur le rite malékite, la stabilité doctrinale et un encadrement institutionnel clair — semble moins visible dans l’espace public français.
Il ne s’agit pas d’un effacement brutal. Il s’agit d’un déplacement progressif des équilibres.
Maîtrise stratégique ou nécessité d’ajustement ?
Il est possible que les autorités marocaines disposent d’une vision stratégique plus large que celle perceptible depuis la France. Les politiques religieuses se déploient souvent dans la discrétion diplomatique et le temps long.
Mais sur le terrain français, une réalité s’impose : la mobilisation d’autres courants est forte, organisée et continue.
Dans un environnement où la visibilité conditionne l’influence, l’absence relative peut fragiliser un héritage pourtant solide.
L’islam en France ne se structure plus uniquement dans les mosquées. Il se construit aussi dans les médias, les universités, les instances de représentation et les arènes juridiques. Celui qui n’investit pas ces espaces laisse d’autres définir le cadre.
Un héritage historique à préserver et adapter
Le Maroc a joué un rôle central dans l’encadrement religieux d’une large partie de sa diaspora en France. Cette relation spirituelle ne repose pas uniquement sur la mémoire ; elle s’est construite sur une continuité doctrinale et institutionnelle.
Mais l’héritage, aussi prestigieux soit-il, ne se maintient pas sans adaptation.
Les nouvelles générations de musulmans français évoluent dans un environnement intellectuel et juridique exigeant. Elles attendent un discours capable d’articuler fidélité au référentiel et compréhension du contexte français.
L’influence ne se conserve pas par inertie. Elle se renouvelle.
L’urgence d’une unité des acteurs
Un autre point mérite d’être évoqué sans détour : les acteurs liés au référentiel marocain dans les affaires religieuses en France apparaissent aujourd’hui fragmentés.
Rivalités internes, dispersion des initiatives, manque de coordination.
Dans un moment de recomposition stratégique, cette division affaiblit l’ensemble. Il est peut-être temps que ces acteurs dépassent les logiques de cloisonnement pour se réunir autour d’une vision commune.
L’union n’est pas une option de confort ; elle devient une nécessité stratégique.
Une alerte constructive
La lettre du Dr. Abdelhay Semlali ne doit pas être lue comme une mise en cause, mais comme une invitation à l’anticipation. Les grandes transformations ne s’annoncent pas toujours bruyamment. Elles s’installent progressivement.
Le Maroc dispose des ressources historiques, spirituelles et institutionnelles pour demeurer un acteur majeur de l’islam en France. Mais dans un paysage en mutation rapide, la lucidité et la coordination sont déterminantes.
Certaines alertes dérangent. D’autres éclairent.
Celle-ci mérite d’être entendue.