Par Said Charchira- Depuis cinquante ans, il existe dans la politique mondiale une règle non écrite et qui n’est pas enseignée dans les facultés d’économie. Une règle que les gouvernements ne discutent jamais ouvertement, mais dont les conséquences ont façonné et façonnent toujours chaque grande décision en géopolitique.
Il s’agit de l’un des systèmes invisibles qui fonctionnent en arrière-plan et qui ne font jamais la une des médias, mais qui déterminent les vraies marges de manœuvre de chaque pays. C’est ainsi que le monde est organisé ou plutôt que l’on a organisé. Cette règle, c’est celle du pétrodollar.
Pour comprendre, il faut remonter à 1944. Alors que la seconde guerre mondiale n’est pas encore terminée, mais que les grandes puissances alliées savent déjà que leur victoire est inéluctable, une question s’impose : Qui va contrôler le système financier du monde d’après-guerre ? Les Etats-Unis, dont l’économie était la plus puissante à cette époque, ont réussi à réunir 44 nations à Breton Woods dans l’état du New Hampshire et signent ce qu’on appelle les « accords de Breton Woods », un accord historique, qui consacre le dollar américain comme l’ancre du système monétaire international.
A partir de là, toutes les grandes devises sont indexées au dollar, qui est lui-même indexé à l’or (trente-cinq dollars l’once), garanti par Washington. C’est un contrat de confiance entre les pays fondés sur la promesse que l’économie américaine, la plus puissante de l’époque, garanti la valeur de sa monnaie par ses réserves d’or physique. Ce contrat tient pendant près de trois décennies. Mais la guerre du Vietnam, qui coute des milliards, l’inflation qui ronge les comptes publics et l’insuffisance des réserves d’or américaines à couvrir le volume de dollar en circulation dans le monde entier, obligent le président Richard Nixon à prendre en 1971 une décision unilatérale (Nixon Shock), qui va transformer l’ordre monétaire mondiale de façon permanente.
Les Etats-Unis abandonnent la convertibilité du dollar en or et du jour au lendemain, le dollar n’est plus garanti par rien de tangible. Il flotte librement sur les marchés des changes et sa valeur dépendait désormais uniquement de la confiance que les marchés lui accordent. La question devient alors urgente pour le gouvernement américain. C’est là, que rentre en scène l’un des stratèges le plus redouté de la diplomatie américaine du vingtième siècle, il s’agit de Henry Kissinger, conseiller à la sécurité nationale, puis secrétaire d’état.
Alors que le monde traverse la première grande crise pétrolière en 1973, du fait que les pays arabes producteurs de pétrole, cessent leurs exportations vers les Etats-Unis en réponse au soutien américain à Israël dans la guerre du Kippour, Kissinger voit une opportunité là ou d’autres ne voient qu’une crise et initie une solution d’une grande importance géopolitique.
En effet, Kissinger conclut avec l’Arabie Saoudite un accord en 1974 d’une discrétion absolue, mais d’une portée historique extraordinaire. L’accord repose sur un échange d’une simplicité apparente : l’Arabie Saoudite s’engage à vendre son pétrole exclusivement en dollars américains et à réinvestir ses revenus pétroliers excédentaires dans des bons du trésor américain. En échange, les Etats-Unis fournissent une protection militaire, un accès aux armements avancés et un soutien diplomatique durable à Riyad.
Les autres membres de l’OPPEP, qui observent de près le plus grand producteur de pétrole de la planète, adoptent rapidement les mêmes pratiques de facturation. Le pétrodollar est né et avec lui la prééminence des Etats-Unis. Si vous voulez acheter du pétrole, il vous faut des dollars. Et si vous voulez des dollars, il faut traiter avec les Etats-Unis où détenir des actifs libellés en dollars. Chaque pays de la planète qui consomme du pétrole ou qui veut simplement commercer, devient dépendant de la devise américaine.
Par conséquent, tous les grands importateurs d’énergie du monde doivent maintenir des réserves substantielles de dollars dans leurs banques centrales, non pas par choix stratégique, mais par contrainte structurelle. Cette contrainte crée une demande permanente globale, incompressible pour la devise américaine. Une demande qui n’a rien à avoir avec la confiance dans la gestion des finances publiques américaines.
Cette pratique donne des privilèges exorbitants aux Etats-Unis. Ils peuvent emprunter à des taux inférieurs à tous les autres pays du monde, parce que la demande mondiale pour leurs bons de trésor est garantie par la même mécanique du système pétrolier. Ils peuvent financer des déficits colossaux, parce que le monde a structurellement besoin de leurs dollars, qu’elle que soit leur politique fiscale.
Ils peuvent aussi imposer des sanctions économiques dévastatrices à n’importe quel pays, parce que les transactions internationales passent par des banques américaines ou par le système Swift sous leur contrôle. Le pétrodollar devient alors le plus puissant de ces systèmes invisibles. C’est le mécanisme qui explique pourquoi les Etats-Unis peuvent dépenser bien plus qu’ils ne gagnent depuis des décennies, sans déclencher une crise de confiance majeure dans les marchés.
Plus que cela, le flux de dollars généré par la vente de pétrole des monarchies du Golfe ne reste pas dans un compte bancaire à Riyad, à Dubaï, au Koweït, etc. Au contraire, il revient vers les marchés financiers américains sous une dizaine de formes différentes : des achats des bons du trésor américain, des participations dans des entreprises cotées à Wall Street, des investissements immobiliers, des contrats d’armement, des placements dans des fonds d’investissement américains, etc…
C’est-à-dire, les dollars sortent des Etats-Unis pour payer le pétrole et ils reviennent immédiatement dans les marchés financiers américains sous forme d’investissement. Le système se nourrit de lui-même. Il s’agit d’un mécanisme que les économistes appellent le recyclage des pétrodollars en terme de flux réels de capitaux dans le système financier mondiale. Un mécanisme d’une efficacité redoutable et d’une robustesse remarquable.
Le pétrodollar n’est pas seulement un système économique, c’est un système de pouvoir, dont les USA tirent leur puissance. Le pétrodollar n’est pas optionnel, il est défendu avec des moyens que l’histoire a enregistrés. C’est un système rigoureusement appliqué et ceux qui ont essayé de sortir de ce mécanisme ou proposé une alternative au dollar dans les échanges énergétiques, ont payé un prix fort. L’histoire nous offre deux exemples d’une clarté difficile à ignorer : En réaction aux sanctions imposés par les USA à Bagdad, Saddam Hussein, décide en 2000 de facturer le pétrole irakien en Euro plutôt qu’en dollars américains. Le signal envoyé au système était sans ambigüité, l’Irak sortait de la mécanique de pétrodollar. Trois ans plus tard, en 2003, les USA envahissent l’Irak. La justification officielle étant les armes de destruction massive que personne n’a jamais trouvé. La première décision économique du gouvernement mis en place après l’invasion est la refacturation du pétrole irakien en dollars américains.
Dans le même sens, Mouammar Kadhafi, propose en 2009, quelque chose d’encore plus radical : La création d’un dinar or africain. Une devise commune pour les nations africaines et arabes garantie par des réserves d’or du continent, permettant de vendre le pétrole sans utiliser ni le dollar, ni l’euro. Le projet est soutenu par plusieurs chefs d’Etats africains et discuté dans les instances internationales. Deux ans plus tard en 2011 une coalition militaire mené par l’OTAN intervient en Libye. Kadhafi est capturé comme Saddam et tué. Son projet de dinar or africain ne voit jamais le jour. Ce sont des faits historiques et non pas des théories.
Aujourd’hui, les fondations de ce mécanisme montrent pour la première fois depuis 1974, des fissures que les données quantifiables confirment trimestre après trimestre. Des fissures qui ne sont plus marginales ni anecdotiques. En effet, la part du dollar dans les réserves mondiales des banques centrales était de 71% en l’an 2000, elle est descendue à 57% en 2025, le niveau le plus bas depuis un quart de siècle. Et la tendance continue. La chine a réduit ses avoirs en bons du trésor américain de 1.300 milliards de dollars en 2013.
Les banques centrales de Chine, de Russie, d’Inde, de Turquie, de Pologne et une dizaine d’autres pays ont acheté plus de 1000 tonnes d’or par ans pendant trois années consécutives. Ce n’est pas de la spéculation, c’est une rotation structurelle d’actifs sous contrôle américain vers un actif qui n’appartient à aucune juridiction. C’est un signal d’une puissance extraordinaire pour qui comprend sa signification. Plus que cela, l’Arabie Saoudite, l’architecte original du pétrodollar, rejoint en 2024 les Brics et leur plateforme de paiement numériques, permettant des règlements internationaux sans passer par le dollar ou le Swift. Elle accepte aussi en 2025 de vendre 12% de sa production pétrolière en monnaie chinoise, le Yuan. Un chiffre qui parait modeste, mais dont la trajectoire est ascendante.
Les pays des Brics contrôlent 42% de l’offre mondiale de pétrole et le système parallèle qu’ils construisent depuis 2022 n’est pas hypothétique, mais opérationnel. Les échanges entre la Russie et la Chine, se font à 90% en Yuan et en Roubles, sans dollar, sans Swift, en dehors du système de pétrodollars. C’est dire que le paiement du pétrole à l’international en dollars est en train de perdre peu à peu sa prééminence et avec lui les USA.
Avec le conflit actuel, USA et Israël d’un côté et l’Iran de l’autre, on assiste peut-être au début du commencement de la fin du pétrodollar. En effet, cette guerre a fait comprendre aux pays du Golfe, producteurs de pétrole, que les Etats-Unis, ne sont plus en mesure de les protéger. Par conséquent, ils vont certainement sortir peu à peu de l’accord de 1974. D’autant plus que si le détroit d’Ormuz reste sous l’autorité Iranienne, ils vont devoir payer le passage de leurs bateaux pétroliers en Yuan chinois, comme le font déjà les bateaux de la Chine, l’Inde et d’autres. On peut dire que la fin du pétrodollar, approche et avec lui la prééminence américaine.
En résumé, ce que font les Israéliens et les Etats-Unis au Moyen-Orient est exactement ce qu’a écrit le célèbre historien et stratège athénien de la Grèce antique Thucydide : « les forts font ce qu'ils veulent, et les faibles subissent les conséquences ».
Düsseldorf, le 30 Mars 2026
Said Charchira
Said Charchira
Ex-professeur en Histoire politique
Ancien directeur du Centre Européen de Recherche et d’Analyse sur la migration
Auteur, acteur et observateur de la géopolitique
E-Mail : charchira@gmx.net
Site : www.charchira.com