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Marrakech Air Show 2026 : le Maroc a franchi la porte

Par Abdelhafid LOUGHLIMI — Chroniqueur économie

Abdelhafid Loughlimi nous avait déjà livré une analyse saisissante sur la montée en puissance industrielle du Maroc dans sa tribune « N°1 industriel d’Afrique : comment le Maroc a changé de catégorie en silence ». Il revient aujourd’hui, en marge du Marrakech Air Show 2026, avec une analyse personnelle et documentée de ce que ce salon révèle sur la transformation défense du Royaume. Entre blindés assemblés à Berrechid, tourelles produites à Midparc et drones fabriqués au cœur du Maroc, le constat est sans équivoque : quelque chose a changé.

J’avais seize ou dix-sept ans. Dans la cour du lycée, entre deux cours, nous parlions d’aviation militaire comme d’autres parlent de football : les hélicoptères, les avions de chasse, les pays qui avaient ceci, ceux qui n’avaient pas cela. Un jour, un camarade m’a posé une question toute simple : « Pourquoi le Maroc ne fabrique-t-il pas ses propres armes ? » Je n’ai pas su répondre. Le Royaume achetait, c’était ainsi, et l’idée même d’une usine d’armement marocaine relevait presque de la science-fiction.

Vingt-cinq ans plus tard, j’ai suivi le Marrakech Air Show 2026. Je n’y étais pas. Je l’ai vécu de loin, au fil des dépêches, des communiqués et des photos publiés jour après jour. Mais je n’ai pas eu besoin d’arpenter les allées pour comprendre que quelque chose avait changé. En quatre jours, les organisateurs ont recensé vingt-six accords, dont une bonne moitié touche à la défense. Je n’ai pas vu un client faire ses courses. J’ai vu un pays qui commence à fabriquer ses armes.

Le blindé qui raconte tout

S’il fallait une seule image, je choisirais ce blindé photographié sur le stand de Tata Advanced Systems : un WhAP 8x8 assemblé au Maroc, montré pour la première fois avec la tourelle téléopérée UT30 MkII et son canon de 30 mm. Cet engin appartient à la même catégorie que le Boxer allemand ou le VBCI français. Le châssis vient de Berrechid, où l’usine Tata Advanced Systems Maroc — première grande implantation indienne de défense en Afrique — a démarré avec 35 % de composants locaux, visant 50 % à terme. Le projet génère 100 emplois directs et 250 indirects.

La tourelle, c’est l’étape d’après

La tourelle sera elle aussi produite localement. MMI (Moroccan Military Industry), partenaire d’Elbit Systems, commencera à livrer ses tourelles aux FAR en mars 2027, avec ses munitions, pour ces mêmes 8x8. Son directeur parle déjà d’une version antidrone et d’un mortier automoteur. C’est là que je situe la rupture : jusqu’ici, le Maroc assemblait des coques. Aujourd’hui, il s’attaque à ce qui tire.
 

Dans le ciel aussi, le Maroc veut sa part

Le sud-coréen Korea Aerospace Industries (KAI) a signé un protocole d’accord avec Maintenance Aero Maroc (MAM) et SABCA Maroc. Les discussions portent notamment sur le T-50, avion d’entraînement avancé. KAI ne propose pas seulement de vendre des avions : il propose de les ancrer dans un tissu industriel marocain existant. Le message est clair. Le Maroc ne veut plus seulement acheter ses avions militaires. Il veut que leur maintenance, et peut-être une part de leur fabrication, se fassent chez lui. Même logique pour Airbus Helicopters, qui veut créer un centre de maintenance multiplateforme ouvert au Maroc et à l’Afrique.

Les drones partout, la défense antidrone aussi

Le fil rouge du salon : le drone, dans les deux sens. Harmattan AI, start-up cofondée par un entrepreneur franco-marocain né à Rabat, a signé un accord pour produire localement des systèmes de défense autonomes, jusqu’à 55 000 par an, et une lettre d’intention pour IRIFI, un drone de frappe d’une portée annoncée de 2 000 km. Les Émiratis d’EDGE ont signé un contrat ferme de munitions guidées. Le marocain ABA Technology présentait cinq systèmes : un antidrone, un drone de renseignement et un robot terrestre. C’est l’acteur qui m’a le plus impressionné, précisément parce qu’il est national.

Le foncier, cette révolution silencieuse

La SGZID, qui gère les zones industrielles de défense, a signé sept accords fonciers avec Arquus, Marcotec, MKU, INKAS, ABA Technology, Harmattan AI et le tandem IGG/Bal Teq. Des parcelles réservées, sécurisées et attribuées : une loi ne fait pas une industrie, des terrains, si.

Ce que j’en retiens

Le Maroc a réussi un pari diplomatico-industriel : faire travailler côte à côte des puissances qui ne se parlent pas forcément. L’Inde fournit le châssis, le Pakistan prépare la vision nocturne, Israël apporte l’armement, la France les drones et les véhicules, les Émirats les munitions guidées, la Corée du Sud courtise l’aviation d’entraînement. La valeur ajoutée bascule : le Maroc a commencé par la tôle. Il passe maintenant à l’armement, puis à l’intelligence embarquée.

Je garde trois réserves : beaucoup de ce qui a été signé relève encore du protocole ou de la lettre d’intention ; les briques critiques restent importées ; et produire chez soi n’est pas encore décider seul — chaque technologie reste soumise aux licences d’exportation de son pays d’origine.

Mon rendez-vous est pris. Si le calendrier tient et si les protocoles deviennent des chiffres, je pourrai écrire que le Maroc est entré dans le club des pays qui produisent leur défense. Pour l’instant, je dirai simplement qu’il en a franchi la porte, et que mon camarade de lycée a enfin sa réponse.

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