Maglor - Le secteur dentaire marocain connaît depuis plusieurs années une évolution soutenue, portée par l’augmentation du nombre de praticiens, le développement progressif des infrastructures de soins et une demande croissante en santé bucco-dentaire. Si cette dynamique témoigne d’un réel progrès, elle masque néanmoins des fragilités structurelles qui interrogent aujourd’hui la pérennité du modèle économique dominant des cabinets dentaires.
C’est à partir de ce constat que s’inscrit le projet de structuration, de financement et de valorisation des cliniques dentaires au Maroc, initié par Rafik Ikram, expert marocain basé au Canada et fondateur de Rafium Consulting. Spécialiste de l’accompagnement stratégique et financier de cliniques médicales, notamment dentaires, il s’appuie sur une solide expérience des modèles de regroupement développés en Amérique du Nord.
Une transformation silencieuse mais profonde
Selon Rafik Ikram, le secteur dentaire marocain traverse une transformation silencieuse mais déterminante. La multiplication des facultés de médecine dentaire, y compris privées, a entraîné une hausse significative du nombre de chirurgiens-dentistes. Cette évolution fait émerger une nouvelle génération de praticiens, mieux formée, plus connectée et porteuse d’attentes différentes en matière d’organisation du travail, de qualité de vie professionnelle et de perspectives de carrière.
Dans ce contexte, le modèle traditionnel du cabinet individuel, fortement dépendant de son fondateur et souvent peu structuré sur les plans organisationnel et financier, montre progressivement ses limites. À moyen terme, ce modèle pourrait freiner l’installation des jeunes praticiens, compliquer les projets d’association ou de transmission et entraîner, dans certains cas, une perte de valeur des cabinets existants, malgré une activité clinique soutenue.
Plusieurs enjeux majeurs restent encore insuffisamment débattus : la capacité des cabinets à accueillir de nouveaux associés, l’accès au financement pour les projets de modernisation ou de croissance, l’absence de référentiels clairs de valorisation économique, ainsi que l’émergence de regroupements informels sans cadre de gouvernance structuré. Faute d’anticipation, de nombreux cabinets risquent ainsi de voir leur valeur se dégrader dans un contexte pourtant marqué par une offre de soins en expansion.
Une approche adaptée aux réalités marocaines
Face à ces constats, le projet porté par Rafik Ikram vise à introduire une lecture économique et stratégique plus mature du secteur, sans remettre en cause les pratiques existantes.
« Mon projet consiste à accompagner le secteur dentaire marocain dans une phase de transformation devenue inévitable, en apportant une lecture structurée, économique et stratégique du fonctionnement des cabinets, tout en respectant l’écosystème existant », explique-t-il dans une déclaration au journal Le Matin.
L’objectif n’est ni d’importer un modèle étranger clé en main, ni de se substituer aux expertises locales, mais de les compléter. Cette approche vise à sécuriser les grandes décisions de la vie professionnelle des dentistes : installation, financement, croissance, association et transmission, tout en construisant un cadre de réflexion commun entre praticiens, institutions financières et partenaires du secteur.
Un premier jalon concret a été posé le 22 novembre dernier à Rabat, lors d’un séminaire consacré à la valorisation, au financement et à la structuration des cabinets dentaires. Organisé à la Faculté de médecine dentaire de Rabat en collaboration avec le Conseil national de l’insertion des compétences marocaines du monde (CNICMM) et la Banque Centrale Populaire (BCP), l’événement a réuni plusieurs acteurs clés du secteur, dont l’Ordre national des médecins dentistes du Maroc. Une rencontre qui, selon l’expert, a confirmé que le besoin de structuration est désormais réel et partagé.
Trois axes pour accompagner la transformation
La suite du projet repose sur une démarche progressive articulée autour de trois axes complémentaires.
Le premier concerne la formation ciblée des propriétaires de cabinets et des nouveaux diplômés, afin de leur fournir des repères économiques, financiers et organisationnels solides.
Le deuxième axe porte sur l’accompagnement opérationnel de cabinets volontaires, à travers des rapports d’évaluation structurés servant de référence commune entre dentistes, banques et partenaires.
Enfin, le projet entend soutenir les initiatives de regroupement de cabinets en accompagnant les praticiens dans la mise en place de structures équilibrées, cohérentes et durables, adaptées aux réalités marocaines.
L’objectif affiché est de faire émerger rapidement des cas marocains de référence, illustrant concrètement les bénéfices d’une structuration réfléchie et maîtrisée.
Structurer pour mieux soigner
Au-delà des enjeux professionnels, cette démarche pourrait également contribuer à améliorer l’accessibilité des soins dentaires.
« En aidant les cabinets à optimiser leur organisation, leur structure de coûts et leur performance économique, il devient possible d’améliorer la rentabilité sans nécessairement augmenter les tarifs », souligne Rafik Ikram. Les marges dégagées peuvent ainsi être réinvesties dans la modernisation des équipements, l’amélioration des processus et l’optimisation du parcours patient.
Sans chercher à financiariser excessivement la profession, le projet ambitionne avant tout d’ouvrir le débat sur l’avenir des cliniques dentaires au Maroc et de poser les bases d’une structuration plus responsable, au service des praticiens comme des patients.
Entretien – Rafik Ikram
« La valeur d’un cabinet repose désormais autant sur sa performance clinique que sur sa capacité à être rentable, transmissible et finançable »
Quels sont les signes de la transformation du secteur dentaire marocain ?
Rafik Ikram : Ils sont déjà visibles : augmentation rapide du nombre de diplômés, notamment via les facultés privées, évolution des attentes des patients, montée en puissance des investissements technologiques et exigences accrues des banques en matière de financement. À cela s’ajoute l’émergence progressive de projets de regroupement entre praticiens, qui exercent une pression croissante sur le modèle traditionnel du cabinet individuel.
Pourquoi parlez-vous d’une fragilisation économique de nombreux cabinets ?
Parce que beaucoup de cabinets offrent une excellente qualité clinique, mais fonctionnent sans réelle structuration économique : absence d’outils de pilotage, gouvernance limitée, vision stratégique floue et préparation insuffisante à la transmission. Or, la valeur d’un cabinet repose désormais autant sur sa performance clinique que sur sa capacité à être rentable, transmissible et finançable.
Quels risques comportent les regroupements non structurés ?
Le regroupement est une évolution naturelle du marché. Mais sans gouvernance claire, cadre financier et juridique solide, ces projets peuvent conduire à des conflits internes, une fragilisation financière et une dégradation de la qualité des soins. L’accompagnement vise justement à sécuriser ces initiatives.
Quelle est votre vision à moyen et long terme ?
À moyen terme, contribuer à bâtir des cabinets plus solides, plus attractifs et plus transmissibles. À long terme, je souhaite voir émerger un écosystème dentaire marocain plus mature, avec des modèles de financement reposant davantage sur la capacité réelle des cabinets à générer des flux de trésorerie, plutôt que sur des garanties personnelles excessives. Cela bénéficierait aux dentistes, aux patients et à l’ensemble du système de santé.