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Engrais : derrière les tensions d’Ormuz, les limites de la puissance marocaine

 

Khalid Louguid - La fragilité des équilibres mondiaux se révèle souvent dans des lieux précis. Le Détroit d'Ormuz en fait partie. À chaque montée de tension dans cette zone, c’est d’abord le marché de l’énergie qui s’inquiète. Mais les répercussions dépassent largement le seul cadre des hydrocarbures. Elles affectent des chaînes d’approvisionnement moins visibles, mais tout aussi essentielles, parmi lesquelles celles qui conditionnent la production agricole mondiale.

Car l’agriculture contemporaine ne repose plus uniquement sur la fertilité des sols ou les conditions climatiques. Elle dépend d’un ensemble d’intrants industriels dont la circulation, la disponibilité et le coût sont directement liés aux équilibres géopolitiques. Parmi ces intrants, les engrais occupent une place centrale. Et, au cœur de leur production, le phosphore constitue une ressource stratégique.

Sur ce terrain, le Maroc dispose d’un avantage significatif. Le pays concentre une part importante des réserves mondiales de phosphate et s’appuie sur le OCP Group pour en assurer l’exploitation, la transformation et la distribution. Cette position lui confère une visibilité croissante dans un contexte international marqué par la multiplication des tensions sur les ressources.

La montée en puissance de cet acteur s’inscrit dans un mouvement plus large de recomposition des dépendances. Les pays du Golfe, au premier rang desquels l’Arabie saoudite, jouent depuis longtemps un rôle structurant dans la production d’intrants agricoles, notamment en raison de leur accès privilégié à une énergie abondante. Cette énergie est indispensable à la fabrication de l’ammoniac, composant clé des engrais modernes. Or, cette production repose elle-même sur des flux énergétiques exposés, dont une part significative transite par le Détroit d'Ormuz.

Dans ce contexte, la position du Maroc apparaît à la fois renforcée et contrainte. Renforcée, car la maîtrise du phosphate lui permet de répondre à une demande mondiale soutenue, en particulier dans des régions fortement dépendantes des importations. Contrainte, toutefois, car la production d’engrais phosphatés ne repose pas uniquement sur cette ressource. Elle nécessite également de l’ammoniac, dont la fabrication dépend du gaz naturel. Sur ce point, le pays reste tributaire d’approvisionnements extérieurs.

Cette dépendance introduit une limite structurelle. Elle rappelle que la possession d’une ressource stratégique ne suffit pas à garantir une autonomie complète. Dans un scénario de tensions prolongées sur les marchés énergétiques ou de perturbations logistiques, l’accès à l’ammoniac pourrait constituer un facteur limitant pour la production. Le pays qui dispose d’un levier central dans la chaîne agricole mondiale ne maîtrise pas encore l’ensemble de ses déterminants.

Conscient de cette vulnérabilité, le OCP Group a engagé plusieurs initiatives visant à sécuriser ses approvisionnements et à réduire sa dépendance. Le développement de projets liés à l’hydrogène vert et à l’ammoniac de synthèse s’inscrit dans cette logique. Ces orientations traduisent une volonté d’inscrire la stratégie industrielle dans le temps long, en anticipant les évolutions du marché énergétique et les exigences environnementales.

Au-delà de ces ajustements, la situation actuelle met en lumière une transformation plus profonde. La hiérarchie des puissances ne se joue plus uniquement dans le domaine militaire ou énergétique. Elle s’étend désormais à des ressources longtemps considérées comme secondaires, mais dont dépend la stabilité des sociétés. La capacité à produire des engrais, à en sécuriser les composants et à en maîtriser les flux devient un enjeu stratégique à part entière.

Dans cette recomposition, le Maroc s’impose comme un acteur de plus en plus visible, sans pour autant pouvoir prétendre à une autonomie totale. Sa position illustre les interdépendances qui caractérisent désormais l’économie mondiale : aucune puissance, même dotée d’un avantage comparatif majeur, ne peut s’affranchir complètement des contraintes extérieures.

À mesure que les tensions géopolitiques redessinent les circuits d’approvisionnement, une évidence s’impose. La sécurité alimentaire mondiale ne repose pas sur un acteur unique, mais sur un équilibre fragile entre ressources, technologies et accès à l’énergie. Dans cet équilibre, le phosphate constitue un levier. L’ammoniac en fixe, pour l’heure, les limites.

En savoir plus
  • Le OCP Group est l’un des principaux producteurs mondiaux d’engrais phosphatés et un acteur central de la sécurité agricole internationale.

  • Le Détroit d'Ormuz voit transiter près d’un tiers du pétrole transporté par voie maritime dans le monde, ce qui en fait un point de tension géopolitique majeur.

  • La production d’engrais repose sur trois éléments clés : l’azote, le phosphore et le potassium. Le phosphore est une ressource non renouvelable, concentrée dans quelques pays.

  • L’ammoniac, indispensable à la fabrication des engrais, est majoritairement produit à partir de gaz naturel, ce qui crée une dépendance énergétique structurelle.

  • Le Maroc investit dans l’hydrogène vert pour produire à terme un ammoniac plus autonome et durable.

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