FR AR
Partager sur :

Francesca Cabrini, les migrations et la Méditerranée aujourd’hui. Présentation du livre de Gianni Lattanzio et entretien

Francesca Cabrini- Les migrations

Par Aicha Bouazza

À l’échelle de l’Europe et du bassin méditerranéen, la question migratoire demeure l’un des grands révélateurs de notre époque. Même lorsque les chiffres des arrivées évoluent, le débat public reste intense, car les migrations concentrent à la fois les fractures géopolitiques, les inégalités sociales, les crises humanitaires et la capacité des institutions à défendre concrètement la dignité humaine. La Méditerranée n’est plus seulement une frontière géographique: elle est devenue un seuil moral et politique où se mesure la qualité de la réponse européenne face à la vulnérabilité, à l’exil et à l’espérance.

Dans ce contexte, revenir à la figure de sainte Francesca Saverio Cabrini n’a rien d’un simple exercice de mémoire religieuse. Son histoire appartient à la grande saison des migrations italiennes vers les Amériques, entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, lorsque des millions de personnes quittaient leur terre dans des conditions de grande précarité. Cabrini comprit très tôt que le migrant n’avait pas seulement besoin d’assistance immédiate, mais aussi de structures capables d’assurer protection, éducation, soins, accompagnement et intégration dans la société d’arrivée. Son œuvre montre ainsi qu’il ne suffit pas de compatir: il faut organiser la solidarité pour qu’elle devienne durable.

C’est précisément ce qui rend particulièrement actuel le livre de Gianni Lattanzio, Francesca Cabrini: una Santa alla prova dei tempi. Un percorso tra storia, migrazioni, educazione e umanesimo cristiano, présenté le 21 juillet 2026 à la Salle de presse de Montecitorio, à la Chambre des députés italienne. L’ouvrage relit Francesca Cabrini non comme une figure dévotionnelle enfermée dans le passé, mais comme une femme capable d’éclairer les défis du présent: migrations de masse, pauvreté urbaine, éducation, responsabilité institutionnelle et fonction sociale du soin.

Le mérite du livre est d’inscrire Cabrini dans un dialogue vivant entre histoire et actualité. Missionnaire, éducatrice et fondatrice, elle apparaît aussi comme une organisatrice d’une rare intelligence pratique, capable de transformer l’inspiration spirituelle en écoles, hôpitaux, orphelinats et réseaux d’accueil. Son action dans les Amériques, loin d’être un simple épisode du catholicisme italien, devient un laboratoire historique pour penser aujourd’hui les migrations en Europe et dans l’espace méditerranéen.

Cette actualité se comprend encore mieux si l’on considère le lien entre Cabrini et Giovanni Battista Scalabrini, grand pionnier de la pastorale des migrants. Les sources sur leur héritage convergent pour montrer que Scalabrini apporta une vision globale du phénomène migratoire — attentive à la culture, à l’identité, aux droits et à la coopération entre acteurs ecclésiaux et civils — tandis que Cabrini traduisit cette vision dans une solidarité vécue sur le terrain, en contact direct avec les migrants. Ensemble, ils apparaissent comme deux figures complémentaires d’une même intuition: faire de la migration non un angle mort de la pastorale, mais un lieu central de la charité chrétienne et de la responsabilité publique.

Pour l’Europe d’aujourd’hui, et plus encore pour la Méditerranée, cette leçon est essentielle. Cabrini rappelle qu’une société se juge à la manière dont elle regarde ceux qui arrivent: comme des chiffres, comme une menace, ou comme des personnes porteuses d’histoire, de dignité et de capacités humaines. C’est sur ce terrain que le livre de Gianni Lattanzio trouve sa portée la plus contemporaine: il ne propose pas seulement la biographie d’une sainte, mais une clé de lecture pour comprendre les fragilités et les responsabilités de notre temps.

Entretien avec Gianni Lattanzio

Question : Monsieur Lattanzio, pourquoi avoir consacré un livre à Francesca Cabrini aujourd’hui ?

Parce que Francesca Cabrini parle avec une force étonnante à notre temps. Mon livre veut montrer qu’elle n’est pas seulement la sainte des émigrants italiens d’hier, mais une femme qui a su lire les blessures sociales de son époque et y répondre par des œuvres concrètes. C’est précisément pour cela qu’elle peut encore éclairer les débats contemporains sur les migrations, la dignité humaine, l’éducation et la responsabilité publique.

Question : En quoi votre livre dépasse-t-il la simple biographie ?

Il ne s’agit pas seulement de raconter une vie exemplaire. L’ouvrage propose un parcours entre histoire, migrations, éducation et humanisme chrétien pour montrer comment la foi de Cabrini s’est traduite en institutions durables et en réponses organisées à la pauvreté de son temps. J’ai voulu mettre en lumière une sainteté qui entre dans l’histoire, qui accepte la complexité du réel et qui agit au cœur des transformations sociales.

Question : Pourquoi la Méditerranée peut-elle être relue aujourd’hui à la lumière de Cabrini ?

Parce que la Méditerranée est devenue, comme l’Atlantique à la fin du XIXe siècle, un espace où se concentrent l’espérance, l’exil, la peur, mais aussi la mort et la vulnérabilité. Cabrini a compris qu’on ne répond pas aux migrations par des slogans, mais par des structures capables d’accueillir, de protéger, d’éduquer et d’intégrer. Cette leçon concerne directement l’Europe contemporaine, appelée à choisir entre une logique de simple urgence et une responsabilité de long terme fondée sur la dignité de la personne.

Question : Le lien entre Cabrini et Giovanni Battista Scalabrini est-il important dans votre réflexion ?

Oui, il est fondamental. Scalabrini a été l’un des premiers à comprendre que les migrants avaient besoin d’une pastorale spécifique, mais aussi de protections concrètes sur le plan institutionnel, culturel et juridique. Cabrini a transformé cette vision en écoles, hôpitaux, orphelinats et maisons d’accueil dans les Amériques, donnant une forme concrète à cette solidarité.

Question : Peut-on dire que Scalabrini a orienté le destin missionnaire de Cabrini ?

On peut dire qu’ils participent à la même intuition historique et ecclésiale. Les études consacrées à leur héritage les présentent comme deux pionniers de la solidarité avec les migrants, l’un portant une vision globale et l’autre l’incarnant dans l’action directe. Cela montre que l’histoire de Cabrini n’est pas isolée, mais s’inscrit dans un vaste mouvement de conscience chrétienne face au phénomène migratoire.

Question : Quel est, selon vous, le cœur du message cabrinien pour l’Europe ?

Le cœur du message est simple: la charité n’est authentique que lorsqu’elle devient durable, organisée et capable de produire de la dignité. Cabrini n’a pas seulement secouru; elle a bâti, formé, accompagné et créé des lieux où les migrants pouvaient retrouver une place sociale et humaine. Pour l’Europe, cela signifie que l’accueil ne peut pas être réduit à l’émotion du moment, mais doit devenir une responsabilité institutionnelle, éducative et culturelle.

Question : Et pour le monde méditerranéen en particulier ?

Pour la Méditerranée, Cabrini rappelle qu’aucune frontière ne peut faire oublier le visage concret de celui qui traverse la mer. Son œuvre suggère que la réponse chrétienne et civique passe par des communautés capables de relier secours immédiat, accompagnement éducatif, défense des droits et intégration sociale. Dans cette perspective, la Méditerranée n’est pas seulement une ligne de séparation: elle peut redevenir un espace de responsabilité partagée entre l’Europe, l’Afrique et le Moyen-Orient.

Question : Souhaitez-vous que ce livre soit lu au-delà de l’Italie ?

Oui, absolument. Cabrini appartient à l’histoire italienne, mais son message dépasse largement les frontières nationales, parce qu’il touche aux grandes questions du monde contemporain. J’aimerais que ce livre soit lu en Europe, dans les pays méditerranéens, dans les milieux éducatifs, ecclésiaux et culturels, comme une invitation à penser les migrations non comme une menace abstraite, mais comme un lieu où se mesure la qualité humaine et morale de nos sociétés.

Partager sur :