Par Khalid Louguid - Il est des lieux dont la pierre dépasse leur fonction. Des lieux qui ne sont pas seulement des édifices, mais des récits. La Grande Mosquée de Paris appartient à cette catégorie rare, presque fragile, de monuments habités par l’histoire autant que par le présent. À première vue, elle incarne un symbole d’apaisement, de reconnaissance et de dialogue entre la République et ses citoyens de confession musulmane. Mais à y regarder de plus près, derrière l’élégance de ses arcades et la sérénité de ses jardins, se dessine une réalité plus complexe, faite de mémoire, d’influences, de silences et de tensions feutrées. Elle n’est pas seulement un lieu de culte.
Elle est un miroir.
Inaugurée en 1926, la Grande Mosquée de Paris naît dans un contexte singulier, presque tragique : celui d’une France encore meurtrie par la Première Guerre mondiale, cherchant à honorer les dizaines de milliers de soldats musulmans tombés sous son drapeau. Ce geste, loin d’être anecdotique, s’inscrit dans une volonté politique forte : reconnaître, enfin, une contribution longtemps invisibilisée. Pour la première fois, la République laïque érige un lieu de culte islamique au cœur de sa capitale. Un acte à la fois symbolique et stratégique, qui témoigne d’une tentative d’intégration par la reconnaissance, mais aussi d’une volonté de structuration religieuse dans un empire encore vaste. La mosquée devient ainsi un marqueur fort de la relation entre la France et son monde colonial, tout autant qu’un point d’ancrage durable pour l’islam sur le sol français.
Mais cette reconnaissance ne saurait être comprise sans le cadre impérial dans lequel elle s’inscrit. À cette époque, la France administre une grande partie du Maghreb. Le projet de la mosquée est le fruit d’une dynamique collective impliquant plusieurs territoires, notamment le Maroc, la Tunisie et l’Algérie. Le sultan du Maroc Moulay Youssef, figure majeure du monde musulman de l’époque, est présent lors de l’inauguration, et le Royaume chérifien participe financièrement à l’édifice, inscrivant ainsi la mosquée dans une dimension à la fois spirituelle et diplomatique. Les premières figures religieuses qui y officient témoignent également de cette pluralité. Loin d’être l’expression d’une seule nation, la mosquée apparaît alors comme le reflet d’un islam maghrébin pluriel, inscrit dans un cadre français, où les influences se croisent sans encore se dominer.
Pourtant, avec le temps, cet équilibre initial va progressivement se transformer, jusqu’à s’effacer presque totalement.
Car si la mosquée est née d’un élan collectif, sa gouvernance, elle, va s’inscrire dans une continuité bien plus marquée. Une continuité où l’empreinte algérienne devient progressivement dominante, à mesure que les relations entre la France et l’Algérie prennent une dimension singulière. Ancienne colonie de peuplement, profondément imbriquée dans les structures administratives françaises, l’Algérie a entretenu avec la France un lien d’une nature particulière, qui ne s’est pas interrompu avec l’indépendance, mais s’est recomposé sous d’autres formes, notamment dans le champ religieux.
Dans ce contexte, la Grande Mosquée de Paris apparaît peu à peu comme un lieu où s’exerce une influence durable. Non pas une appropriation formelle, ni un contrôle explicitement revendiqué, mais une orientation constante, presque organique. Une présence qui dépasse parfois le simple cadre cultuel pour toucher à des enjeux culturels, diplomatiques et, par moments, politiques. Le terme d’“ambassade religieuse” est souvent avancé. Il peut sembler excessif dans sa formulation, mais il demeure révélateur dans son essence. Car derrière cette expression se cache une interrogation bien plus profonde : celle de l’indépendance réelle des institutions religieuses en France, dans un contexte où les influences historiques continuent de structurer le présent.
À l’heure où la République affirme sa volonté de bâtir un “islam de France”, autonome, apaisé et affranchi de toute dépendance étrangère, la situation de la Grande Mosquée de Paris soulève une contradiction majeure. Peut-on construire une souveraineté religieuse tout en conservant des héritages institutionnels issus d’une autre époque ? Peut-on incarner un islam pleinement français tout en restant inscrit, même indirectement, dans des logiques d’influence extérieures, aussi historiques soient-elles ? La question n’est pas simplement institutionnelle. Elle est philosophique. Elle touche à la manière dont une nation se pense, se raconte et se projette.
Cette réflexion ne vise ni à opposer les peuples, ni à raviver des rivalités maghrébines. Elle appelle, au contraire, à un dépassement. Car la Grande Mosquée de Paris aurait pu — et pourrait encore — incarner un espace de convergence, un lieu où se rencontrent et se reconnaissent les différentes mémoires musulmanes présentes en France. Un lieu où le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, mais aussi les nouvelles générations nées sur le sol français, participent à une construction commune. Mais pour cela, encore faut-il accepter d’interroger les équilibres actuels et d’ouvrir un débat sincère sur sa gouvernance, sa mission et son avenir.
Depuis son inauguration, la direction de la Grande Mosquée de Paris n’a jamais véritablement reflété cette diversité. Si l’institution est née d’un élan collectif, sa gouvernance s’est progressivement inscrite dans une continuité marquée par des figures étroitement liées à l’Algérie. Ni le Maroc, pourtant présent dès l’origine, ni la Tunisie n’ont réellement accédé à cette responsabilité symbolique. Ce constat ne relève ni d’une polémique, ni d’une volonté de désigner. Il relève d’une réalité historique, observable, documentée, qui interroge aujourd’hui plus qu’elle n’accuse.
Et c’est peut-être là que se situe l’enjeu véritable.
Non pas dans la dénonciation, mais dans la réinvention.
Non pas dans le conflit des mémoires, mais dans leur dépassement.
Non pas dans l’appropriation, mais dans la transmission.
Car la Grande Mosquée de Paris n’est pas seulement un héritage. Elle est une promesse.
Une promesse que la France, dans ce qu’elle a de plus exigeant, peut encore tenir.
📜 Repères historiques : les recteurs de la Grande Mosquée de Paris
Kaddour Benghabrit (1926 – 1954) (Algérie)
Ahmed Benghabrit (1954 – 1982) (Algérie)
Abbas Bencheikh el Hocine (1982 – 1989) (Algérie)
Tedjini Haddam (1989 – 1992) (Algérie)
Dalil Boubakeur (1992 – 2020) (Algérie)
Chems-eddine Hafiz (depuis 2020) (Algérie)
Cette continuité, sans être officiellement revendiquée, dessine de fait une orientation durable de l’institution. Elle interroge non seulement sa gouvernance, mais aussi sa capacité à incarner une représentation pluraliste de l’islam en France.
Car au fond, la véritable question dépasse les appartenances nationales. Elle est d’ordre politique, presque philosophique :
à qui doit appartenir aujourd’hui la Grande Mosquée de Paris ?
À un État étranger, à une histoire coloniale ou à une communauté française plurielle et enracinée dans le présent ? La réponse dépasse ces alternatives, car la Grande Mosquée de Paris n’est pas une propriété mais une présence, un lieu qui traverse les époques sans se laisser enfermer dans une seule lecture. Elle appartient à tous ceux qui y trouvent du sens, aux musulmans bien sûr, mais aussi à tous ceux qui reconnaissent en elle un fragment de dignité, un espace de paix et de mémoire partagée.
Elle doit être universelle, ouverte, libre de toute tutelle qui la réduirait à un simple instrument d’influence. Car au-delà du culte, elle incarne une idée plus vaste : celle d’une France capable d’accueillir sans se renier, de rassembler sans uniformiser, de faire coexister les différences dans le respect. Elle ne doit être ni un territoire, ni un symbole confisqué, mais un refuge, un pont, une respiration. Et si la question de son appartenance demeure, la réponse la plus juste tient peut-être dans cette évidence : la Grande Mosquée de Paris n’appartient pas, elle relie — et c’est précisément dans ce lien que se révèle la grandeur et la générosité de la France.
📚 Sources
ENS Lyon – Géoconfluences : travaux sur la Grande Mosquée de Paris
RetroNews (BnF) : archives sur la création de la mosquée
Le Monde – « La Grande Mosquée de Paris, une histoire française »
OpenEdition – études sur l’islam en France
Ethan B. Katz – The Burdens of Brotherhood
Didier Leschi – Misère(s) de l’islam de France
Inaugurée le 15 juillet 1926 par le président de la République Gaston Doumergue, la Grande Mosquée de Paris s’inscrit dans un contexte historique particulier : celui de l’après-Première Guerre mondiale, durant laquelle des dizaines de milliers de soldats musulmans, notamment originaires d’Afrique du Nord, ont combattu pour la France. Sa construction est alors pensée comme un geste de reconnaissance nationale envers ces combattants, mais aussi comme un symbole de la présence durable de l’islam sur le territoire français.
Le projet a été soutenu financièrement et politiquement par les autorités françaises de l’époque, avec une implication notable du Maroc, notamment à travers le sultan Moulay Youssef, dans un esprit de diplomatie religieuse et culturelle. Dès son origine, la mosquée se veut à la fois un lieu de culte, un centre culturel et un espace de représentation de l’islam en France.
Cependant, au fil des décennies, sa gouvernance s’est progressivement structurée autour de figures issues de l’Algérie, en lien avec l’histoire migratoire et les relations diplomatiques franco-algériennes. Depuis sa création, l’ensemble des recteurs de la Grande Mosquée de Paris sont d’origine algérienne, ce qui alimente régulièrement le débat sur son positionnement institutionnel et sur la question de son indépendance vis-à-vis des États étrangers.
Aujourd’hui, la Grande Mosquée de Paris joue un rôle central dans l’organisation du culte musulman en France, notamment à travers des missions liées à la formation, à la certification halal ou encore au dialogue interreligieux. Elle est également un acteur important dans les réflexions sur la structuration d’un islam de France, autonome, transparent et adapté aux réalités contemporaines.
Dans un contexte marqué par les enjeux de laïcité, de représentation et de souveraineté religieuse, la question de son statut dépasse le cadre strictement cultuel. Elle interroge plus largement la capacité de la France à construire un modèle équilibré, où l’islam s’inscrit pleinement dans le paysage national, sans dépendance extérieure, tout en respectant son histoire et ses héritages.
Lien vidéo Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=wTy5RRc1TGc