Hicham TOUATI
Ils sont près d’une centaine, venus d’une trentaine de pays, à avoir fait le chemin jusqu’à la cité spirituelle du Maroc. Non pour y admirer ses portes séculaires ou ses jardins andalous, mais pour y interroger les murs d’aujourd’hui, ceux qui se dressent entre les peuples, les corps et les souverainetés. La deuxième édition du colloque « L’Agenda de Fès pour les études frontalières », qui se tient du 18 au 21 mai 2026 à la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales (FSJES) de l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah, entend bousculer un récit trop longtemps façonné depuis les seules rives du Nord.
Il y a, dans le choix de Fès, quelque chose qui dépasse la simple logistique académique. La ville, carrefour historique des savoirs et des échanges entre l’Afrique subsaharienne, le monde arabe et l’Europe, incarne à elle seule ce que les organisateurs appellent une « décentration » nécessaire. Comme l’a rappelé avec force Élisabeth Vallet, directrice de l’Observatoire de géopolitique à la Chaire Raoul-Dandurand (UQAM), au micro de Maglor – dont l’équipe assure une couverture médiatique attentive et précieuse pour la visibilité de l’événement – : « Il est important aujourd’hui de désoccidentaliser la pensée sur les études frontalières. Nous cherchons à définir véritablement l’agenda de Fès sur les études frontalières. » Une présence médiatique qui, loin de se borner à la captation des discours, contribue à faire rayonner l’initiative bien au-delà des murs de la faculté.
L’ambition de cette seconde édition, qui rassemble une centaine de chercheurs et chercheuses venus d’une trentaine de pays – d’Afrique, d’Asie, d’Europe, des Amériques –, est en effet de déplacer le regard. Fini le temps où les frontières étaient pensées comme des lignes neutres ou des outils techniques de souveraineté. Dans un monde travaillé par les replis nationalistes, les crises sanitaires et climatiques, et les recompositions géopolitiques, la frontière redevient un objet brûlant, mais aussi un prisme pour repenser la mobilité, l’appartenance et la colonialité persistante des territoires. Ce colloque, organisé en partenariat avec l’INALCO, l’Arizona State University et le Centre d’études géopolitiques de l’UQAM, prolonge les travaux amorcés en 2024, lorsque les participants avaient collectivement esquissé les premiers jalons de ce fameux « Agenda de Fès ».
Le professeur Saïd Saddiki, l’un des organisateurs et figure motrice du Laboratoire d’études juridiques et politiques de l’USMBA, a tenu à saluer l’ampleur de la mobilisation : « Cette seconde édition témoigne de la reconnaissance, par nos partenaires, les universités et les participants venus des quatre coins du monde, du rôle que le Maroc et l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès sont appelés à jouer en tant que carrefour du dialogue et de la réflexion planétaire sur les questions frontalières, sous toutes leurs dimensions. Aussi voyons-nous aujourd’hui près d’une centaine de chercheurs, représentant une trentaine de pays, faire le déplacement jusqu’à notre Faculté. » Des propos qui résonnent avec l’ouverture solennelle du président de l’USMBA, Mustapha Ijjaali, lequel a tenu à remercier chaleureusement le Conseil de la Communauté marocaine à l’étranger, mécène principal de l’événement, et à souligner « la confiance accordée à notre université et à sa communauté académique ».
Mais au-delà des chiffres et des collaborations institutionnelles, ce colloque possède une singularité : il ne se contente pas d’accumuler les communications savantes. Il entend faire école. La présence de Driss El Yazami, président du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger, en ouverture, n’est pas anecdotique. « La frontière est devenue aujourd’hui un thème essentiel, complexe, manipulé par les médias et par un certain nombre d’acteurs politiques, a-t-il déclaré. Nous avons besoin d’une approche rigoureuse et scientifique. Je pense que les résultats de cette conférence seront d’une grande utilité dans le débat au niveau du Maroc et aussi à l’international. » Une vision partagée par le doyen de la FSJES, Mohamed Bouzlafa, qui a rappelé, dans un entretien accordé à Universitatv, l’expérience marocaine menée sous l’impulsion du roi Mohammed VI depuis 2013 : l’autorisation donnée aux migrants subsahariens de s’établir durablement sur le sol marocain. « Il s’agit là d’un message limpide, a-t-il insisté. Ce colloque offre l’occasion de penser comment de telles initiatives peuvent contribuer à rehausser, à l’échelle des nations, la qualité et la noblesse des rapports humains. »
Ainsi, à travers ces trois jours de panels tenus en anglais, en français et en arabe – des murs matériels à la dématérialisation numérique, en passant par les frontières intériorisées et les régimes d’expulsion –, Fès confirme son retour en grâce comme laboratoire vivant du dialogue Nord-Sud. L’USMBA, portée par sa FSJES, y gagne un rayonnement académique incontestable. Et le Maroc, par la tenue régulière de ce rendez-vous, assoit sa position de pont entre les rives, loin des sirènes du repli. Reste à espérer que l’Agenda de Fès ne demeure pas un simple étendard intellectuel, mais qu’il irrigue, à sa manière discrète et exigeante, les politiques de demain. Les cent regards croisés, ici, dans cette faculté aux pierres ocre, en portent déjà la promesse.