Son père envoyait de l’argent chaque mois depuis les Pays-Bas. Pour le jeune Ahmed Aboutaleb, resté à Beni Sidel dans le Rif marocain, ces transferts étaient la preuve d’une belle réussite. En 1976, à l’âge de 15 ans, il rejoint son père avec sa mère et ses sœurs. La réalité le fracasse : son père vit dans un logement locaté du quartier de Laak à La Haye, et maîtrise à peine le néerlandais, avec un vocabulaire tout juste suffisant pour communiquer avec son employeur. Cinquante ans plus tard, l’ancien maire de Rotterdam raconte cette découverte fondatrice.
Le choc de l’arrivée
« Ma déception a été immense », confie Aboutaleb dans un entretien accordé au Volkskrant Magazine publié le 10 octobre 2026. Pourtant, cette découverte ne diminue pas l’estime qu’il porte à son père : il le décrit comme un homme intelligent qui aurait pu accéder à une meilleure situation s’il en avait eu la possibilité. Mais les travailleurs immigrés de sa génération n’avaient guère le choix. « Aux Pays-Bas, quand on est étranger, on vous met souvent immédiatement un balai entre les mains », déplore l’ancien maire, en soulignant que presque personne ne cherchait à découvrir les capacités de ces nouveaux arrivants.
De la détermination au sommet
Face à ce constat, l’adolescent prend une résolution : saisir toutes les occasions de s’instruire. Il fréquente les centres de quartier pour apprendre le néerlandais, poursuit des études techniques, et rencontre des enseignants qui décèlent ses aptitudes. Ce parcours le conduit vers le journalisme, puis la fonction publique et la politique. Après avoir été adjoint au maire d’Amsterdam et secrétaire d’État aux Affaires sociales, il devient maire de Rotterdam en 2009 et dirigera la ville pendant quinze ans — le mandat le plus long de l’histoire récente de la deuxième ville des Pays-Bas.
La pression du double regard
Cette réussite s’est accompagnée d’une pression constante. Aboutaleb explique s’être imposé de ne jamais échouer, conscient que ses origines marocaines exposaient chacun de ses actes à une attention particulière. Sa double nationalité maroco-néerlandaise lui a valu des attaques répétées au fil de sa carrière politique.
Cinquante ans après, la mémoire intacte
À 65 ans, l’ancien maire prépare une série de conférences pour marquer, le 17 octobre, le cinquantième anniversaire de son arrivée aux Pays-Bas. Une nouvelle édition de ses mémoires, intitulés Thuis (« Chez soi »), accompagne cet anniversaire. Aboutaleb reste également profondément attaché à son village natal de Beni Sidel, où il a financé la rénovation de la maison de son père et soutenu plusieurs projets locaux. Le fils dont le père peinait à articuler quelques mots de néerlandais aura finalement gouverné l’une des plus grandes villes d’Europe pendant quinze ans.