FR AR
Partager sur :

Une réflexion sur France 🇫🇷 Maroc* 🇲🇦

Une réflexion sur France 🇫🇷 Maroc 🇲🇦

*Les préparatifs du Maroc en matière de compétences et de formation en perspective des conventions bilatérales avec la France : une analyse académique et critique*

1. Contexte stratégique du rapprochement franco-marocain

Le rapprochement stratégique entre le Maroc et la France, consolidé par la Déclaration de partenariat d’exception renforcé d’octobre 2024, ne se limite plus aux dimensions diplomatique et économique. Il s’étend désormais à la gouvernance des compétences, à la formation professionnelle et à la mobilité de la main-d’œuvre qualifiée. Dans cette perspective, le Maroc met progressivement en place un ensemble de réformes destinées à préparer son capital humain aux futures conventions bilatérales relatives à la mobilité professionnelle, à la reconnaissance des qualifications et à l’intégration des marchés du travail.

2. La restructuration du système national de formation professionnelle

Le premier axe de cette préparation repose sur une restructuration profonde du système national de formation professionnelle. À travers l’Office de la Formation Professionnelle et de la Promotion du Travail (OFPPT) et le déploiement des Cités des Métiers et des Compétences (CMC), le Maroc cherche à rapprocher les contenus de formation des besoins réels des entreprises nationales et internationales. Cette réforme privilégie une approche fondée sur les compétences (competency-based approach), en intégrant des secteurs fortement demandés sur les marchés européens, notamment l’industrie automobile, l’aéronautique, les énergies renouvelables, le numérique, la santé, l’hôtellerie-restauration et la logistique. L’objectif est de produire des profils immédiatement opérationnels et compatibles avec les standards internationaux de qualification.

3. L’internationalisation des parcours de formation

Le deuxième chantier concerne l’internationalisation des parcours de formation. Plusieurs initiatives associent désormais l’OFPPT, Campus France Maroc, les Instituts français et les établissements d’enseignement supérieur français afin de développer des passerelles académiques, des doubles parcours et des possibilités de poursuite d’études en France. Cette dynamique prépare indirectement les futurs mécanismes de reconnaissance des diplômes et facilite la mobilité des étudiants ainsi que des jeunes professionnels marocains.

4. Une politique de gestion des compétences orientée vers les besoins européens

Parallèlement, le gouvernement marocain développe une politique de gestion des compétences davantage articulée aux besoins du marché européen. Cette orientation traduit un changement de paradigme : il ne s’agit plus uniquement de lutter contre le chômage, mais aussi d’anticiper les pénuries sectorielles identifiées dans plusieurs pays partenaires, notamment la France. Les programmes de formation sont ainsi progressivement orientés vers les métiers en tension, susceptibles d’être couverts dans le cadre d’accords bilatéraux de mobilité professionnelle.

5. Limites et enjeux critiques de la stratégie marocaine

Cette stratégie appelle toutefois plusieurs observations critiques.

*Premièrement*, la politique actuelle demeure largement influencée par une logique d’adaptation à la demande extérieure. Les référentiels de compétences sont de plus en plus construits en fonction des besoins des économies européennes, ce qui risque de placer la politique nationale de formation dans une position de dépendance vis-à-vis des marchés étrangers. Une telle orientation peut certes favoriser l’employabilité internationale des diplômés, mais elle peut aussi réduire la capacité du système de formation à répondre aux besoins spécifiques du développement économique marocain.

*Deuxièmement*, la préparation institutionnelle reste confrontée au problème de la reconnaissance mutuelle des qualifications. Malgré les progrès réalisés, l’équivalence effective entre certifications marocaines et françaises demeure partielle dans plusieurs secteurs réglementés. Les futures conventions devront donc dépasser la simple coopération en matière de formation pour construire de véritables mécanismes d’harmonisation des certifications professionnelles.

*Troisièmement*, cette stratégie soulève la question de la « fuite des compétences ». En investissant massivement dans la formation de profils recherchés par les économies européennes, le Maroc prend le risque de financer une partie du capital humain dont bénéficieront ensuite les pays partenaires. Ce paradoxe est particulièrement visible dans les secteurs de la santé, de l’ingénierie, des technologies de l’information et des métiers industriels, où les besoins nationaux demeurent eux-mêmes importants.

6. Vers une logique de mobilité circulaire

Cependant, cette lecture doit être nuancée. Les autorités marocaines cherchent de plus en plus à promouvoir une logique de mobilité circulaire plutôt qu’une émigration définitive. L’objectif affiché consiste à permettre aux travailleurs d’acquérir une expérience internationale avant de valoriser ces compétences au Maroc, notamment dans le cadre des grands projets industriels et des investissements étrangers que connaît le Royaume. Cette approche rejoint les principes défendus dans les initiatives européennes relatives aux « Partenariats pour les talents », qui mettent l’accent sur la circulation des compétences plutôt que sur leur simple transfert vers les pays d’accueil.

7. Conclusion

En définitive, les préparatifs engagés par le Maroc témoignent d’une volonté de transformer la formation professionnelle en véritable levier diplomatique et économique. La réforme des dispositifs de formation, l’ouverture de passerelles avec les institutions françaises et l’adaptation des référentiels de compétences traduisent une anticipation des futures conventions bilatérales. Néanmoins, l’efficacité de cette stratégie dépendra de sa capacité à *concilier deux impératifs parfois contradictoires* : répondre aux besoins croissants de mobilité internationale tout en préservant les ressources humaines indispensables au *développement national*. Dans cette perspective, l’enjeu dépasse la seule coopération franco-marocaine ; il concerne la capacité du Maroc à construire une politique des compétences à la fois ouverte sur *l’international et fondée sur ses priorités de développement interne*.

Partager sur :