Par Maglor.fr - La suspension de la revue culturelle marocaine « Al-Manahel » (المناهل) — l'une des plus anciennes et des plus prestigieuses du pays, forte de plus d'un demi-siècle d'existence — a provoqué un véritable séisme dans le milieu intellectuel marocain. L'écrivain et chercheur Idriss Al-Kanbouri a publié une tribune d'une rare virulence, appelant les « plus hautes instances de l'État » à intervenir d'urgence pour sauver ce qui reste de la mémoire culturelle nationale.
Une décision qualifiée d'« arbitraire et humiliante »
Al-Kanbouri n'a pas mâché ses mots. Il qualifie la suspension de la revue de « décision arbitraire, humiliante pour le Maroc, la culture nationale et la mémoire marocaine ». Pour lui, la fermeture d'Al-Manahel ne relève pas d'un simple arbitrage administratif : c'est une « gifle portée à une mémoire culturelle qui s'étend sur plus d'un demi-siècle ». Il a rappelé que la revue fut fondée à une époque où le Maroc disposait, selon ses mots, d'« une véritable élite culturelle nationale et d'un projet culturel ».
Sa formule la plus cinglante résume l'amertume d'une génération : « Nous pensions, dans notre jeunesse, que l'État marocain avait un projet culturel. Il s'est avéré aujourd'hui que ce projet culturel appartenait à une élite nationale, pas à l'État — et que ce projet est mort avec elle. »
Des noms fondateurs liés à la revue
Al-Kanbouri a tenu à rappeler les grandes figures intellectuelles, politiques et académiques qui ont contribué à la revue depuis sa création : Mohammed El Fassi, Amhamed Bahnini, Mohammed Ben Taouît, Abdelhadî Tazi, Mohammed Al-Makki Nassiri, Allal El Fassi, Abdallah Knioun, Mohammed Hajji... Autant de « géants de la pensée et de la politique au Maroc », dont l'héritage risque d'être englouti si la revue disparaît.
La comparaison avec le monde arabe : une leçon amère
L'intellectuel marocain s'est tourné vers d'autres expériences arabes pour montrer ce que le Maroc aurait pu — et dû — faire. Il cite la revue Al-Arabi du Koweït, Al-Doha du Qatar et Al-Azhar d'Égypte comme exemples de pays qui « chérissent leurs anciennes revues et les préservent, car elles deviennent le symbole de leur enracinement et de leur ancienneté ». Sa conclusion est cinglante : « Les États ne bradent pas leurs symboles. »
Et d'ajouter une pique mémorable sur la culture du spectacle : « On a réduit tout le Maroc à une équipe de football » — symbole de la relégation des grandes ambitions culturelles au profit des images et des apparences.
Un appel aux plus hautes autorités
Face à ce qu'il considère comme une faillite du ministère de tutelle, Al-Kanbouri a lancé un appel direct aux « plus hautes instances de l'État » pour sauver Al-Manahel. Cet appel révèle une perte de confiance totale dans la capacité du ministère de la Culture à protéger les symboles du secteur qu'il est censé incarner.
Sa proposition est claire : si Al-Manahel traverse une crise financière, qu'on l'explique. Si sa distribution est en berne, qu'on y remédie. Et si elle a besoin d'être rénovée, qu'on ouvre un chantier de réforme, qu'on la numérise, qu'on l'ouvre à une nouvelle génération de chercheurs et d'écrivains. « Une revue avec cette histoire ne se ferme pas par un décret silencieux. »
Le Maroc face à sa mémoire
L'affaire Al-Manahel dépasse la simple question d'une publication en difficulté. Elle pose une question de fond sur la relation de l'État marocain avec sa propre mémoire culturelle : comment un pays qui se targue d'une histoire millénaire peut-il se révéler incapable de préserver une revue vieille de cinquante ans ?
Comme l'écrit Al-Kanbouri en conclusion : « La culture est une responsabilité de l'État. » Or la culture, ce n'est pas une photo dans une exposition ni un discours protocolaire. C'est une mémoire, une continuité, des institutions — et des hommes et des femmes qui fabriquent du sens. La question posée par cet épisode reste entière : qui protégera ce qui reste de la mémoire culturelle marocaine ?
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