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De Rabat à Ceuta : la jeunesse maghrébine vote avec ses pieds

Ceuta - Jeunesse-Maglor

Tribune — Par Mohamed El Bekraoui LABZIOUI, rédacteur en chef de Maglor.fr

Je les ai croisés pour la première fois aux péages de l'autoroute entre Tanger et Rabat. Des dizaines de jeunes — filles et garçons — postés au bord de la route, sac à dos léger, le pouce levé ou le regard suppliant les conducteurs qui ralentissaient. Puis, quelques heures plus tard, je les ai retrouvés au cœur même de Rabat, à la gare routière, dans les rues adjacentes, partout. Des centaines cette fois. Venus de toutes les villes du Maroc, avec cette même urgence dans le geste, cette même tension dans les yeux.

Sur ma route, plusieurs groupes m'ont arrêté pour me poser la même question : « Vous allez à Tétouan ? Vous pouvez nous prendre ? »

Quand je leur demandais pourquoi Tétouan, ils répondaient avec des visages épuisés mais électrisés par quelque chose entre la rumeur et l'espoir : « Ceuta a ouvert ses portes. »

Je suis rédacteur en chef d'un journal de la diaspora. J'ai passé des années à analyser les politiques migratoires, les accords européens, les chiffres des traversées. Mais ce jour-là, entre Tanger et Rabat, j'ai compris quelque chose que les statistiques ne disent jamais : ces jeunes ne partent pas vers l'Europe. Ils fuient leurs propres États.

La thèse diplomatique : vraie, mais insuffisante

Les analystes ont immédiatement avancé une explication géopolitique. Pedro Sánchez s'est rendu à Alger le 20 juillet 2026 — première visite d'un chef de gouvernement espagnol en quatre ans — pour officialiser un réchauffement hispano-algérien. Dix jours plus tard, la vague migratoire sur Ceuta éclate. Des sources de la Guardia Civil confirment que la gendarmerie marocaine a été « limitée et insuffisante » dans sa surveillance côtière. La conclusion s'impose : Rabat aurait envoyé un message à Madrid. La « bombe migratoire » comme outil diplomatique — ce n'est pas la première fois.

Cette lecture est probablement juste. Mais elle est dangereusement commode. Elle permet aux gouvernements de tout réduire à un calcul entre capitales, et d'éviter la seule question qui dérange vraiment : pourquoi y a-t-il autant de jeunes prêts à partir, avec ou sans signal de Rabat ?

Le robinet diplomatique, pour fonctionner, a besoin d'une pression réelle. Et cette pression-là, elle ne se fabrique pas dans les chancelleries. Elle s'est construite, année après année, dans les rues de Rabat, de Casablanca, de Fnideq, de Taza — partout où la promesse d'un avenir digne n'a pas été tenue.

Ce que Ceuta révèle : le Maroc tel qu'il est

Ces jeunes que j'ai vus aux péages et dans les rues de Rabat fuient une élite politique et économique prédatrice, qui s'est accaparé les richesses et les opportunités, laissant une grande partie de la jeunesse se sentir étrangère dans son propre pays.

Ils fuient le chômage qui dévore leurs années les plus vives. La vie chère qui ronge les salaires de leurs familles. La corruption qui semble impossible à extirper. Le clientélisme qui rend la compétence moins précieuse que les relations. La concentration des richesses dans les mains de quelques-uns. L'oligarchie économique qui contrôle des secteurs entiers.

Ils fuient un système éducatif qui ne garantit plus l'ascension sociale, des services de santé défaillants en ville et inexistants dans les campagnes, la crise du logement, le manque d'emplois pour des milliers de diplômés chaque année, et ce sentiment qui s'étend comme une tache d'huile : l'avenir est devenu un privilège, non un droit. Le pays qu'ils aiment n'est plus en mesure de leur rendre l'amour qu'ils lui portent.

Dans leurs visages, ce jour-là, il n'y avait ni révolte, ni haine, ni désir de vengeance. Il y avait une seule chose : une immense fatigue. Une immense déception.

Peut-on tout jeter sur l'État ? Et les familles ?

L'État est le premier responsable — c'est indiscutable. C'est lui qui crée ou détruit les conditions d'un avenir possible. Les politiques publiques défaillantes, les réformes abandonnées, la corruption tolérée au sommet : tout cela porte une signature institutionnelle claire.

Mais restons honnêtes : les familles ne sont pas sans responsabilité.

Depuis des décennies, beaucoup de familles maghrébines ont elles-mêmes construit et entretenu le mythe de l'Europe comme horizon suprême. Le fils ou la fille « bien parti(e) » en France ou en Espagne est devenu un modèle de réussite sociale. Rester au pays, c'est parfois être perçu comme celui qui n'a pas réussi à partir. Certains parents financent eux-mêmes la traversée. D'autres, installés en Europe depuis longtemps, répètent à leurs enfants restés au Maroc : « Viens, ici c'est mieux. » Ce message, distillé pendant trente ans dans des millions de foyers, a fait des dégâts profonds.

Il y a aussi cette culture de la résignation transmise sans le vouloir — ne pas trop se plaindre, ne pas défier le système, ne pas croire que les choses peuvent vraiment changer — qui a étouffé dans l'œuf l'idée que l'engagement civique pouvait servir à quelque chose.

Cela dit, soyons justes : on ne peut pas demander à des parents broyés par le même système de transmettre une confiance en l'État qu'ils n'ont jamais eue. Leur pragmatisme — « pars avant qu'il soit trop tard » — est une réponse rationnelle à une expérience réelle d'injustice. Mais nous sommes tous, en tant que société, quelque part comptables de la culture du départ que nous avons laissée s'installer comme seul horizon possible pour nos enfants.

Le Grand Maghreb : une région qui se vide de son sang vif

Ce que le Maroc vit n'est pas un cas isolé. Les harraga algériens brûlent leurs papiers et traversent chaque nuit vers les côtes espagnoles. En Tunisie, la traversée vers Lampedusa est devenue un horizon générationnel. En Libye, des jeunes de toute la région s'entassent dans des camps avant de tenter l'impossible.

Ces trajectoires ne sont pas identiques. Mais elles partagent une matrice commune : des États captifs par des élites rentières, qui ont substitué la redistribution des rentes à une économie productive, le clientélisme à la méritocratie, les grands discours à un contrat social réel.

Le Grand Maghreb perd son sang le plus vif, pays après pays, décennie après décennie. Et dans aucune des capitales de la région, on ne semble véritablement décidé à stopper l'hémorragie.

Un horizon ou le vide

À ceux qui gouvernent, à ceux qui décident, à ceux qui tiennent des discours de grandeur nationale pendant que des jeunes nagent vers une enclave espagnole : la jeunesse du Maghreb n'a pas besoin de rhétorique. Elle a besoin d'un horizon concret. Elle a besoin de savoir que le mérite sera récompensé, que la santé sera soignée, que la justice sera rendue — et que le hasard de la naissance ne décidera plus de tout.

Elle a besoin de sentir que son pays l'aime autant qu'elle l'aime.

Ce jour-là, entre Tanger et Rabat, aux péages et dans les rues de la capitale, j'ai cherché cette certitude dans leurs yeux.

Je ne l'ai pas trouvée.

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