Tunisie : la culture, un enjeu entre vieille garde et modernistes

D'un côté, la nouvelle Cité de la Culture, inaugurée le 21 mars à Tunis et qui incarnerait la vielle garde héritée de l'ancien régime. De l'autre côté, une nouvelle génération d’artistes qui réclame une démocratisation de la culture. Safa Bannani résume bien cet enjeu et ce nouveau conflit "des anciens et des modernes". C'est dans Middle East Eyes MEE.

Bien avant la révolution, la Tunisie était déjà connue pour le dynamisme de sa scène culturelle. Et la récente inauguration de la Cité de la Culture, le 21 mars, un projet démarré par le président déchu Ben Ali, a rappelé combien la nouvelle génération d’artistes engagés, très critiques, comptait défendre sa conception de la culture face à la vision centralisée et dirigiste de l’État.

C’est le cas pour le musicien engagé Bayrem ben Kilani alias Bendirman, connu pour sa célèbre chanson « Ne touche pas au système ». « La Cité de la Culture ne me représente pas en tant qu’artiste et citoyen tunisien », confie-t-il à Middle East Eye. « Ce bâtiment gigantesque comme un centre commercial ne représente pas la culture. D’ailleurs je pense que la jeunesse tunisienne ne s’y intéresse pas ».

Cet artiste tunisien, qui a connu la censure et la répression sous l’ère de Ben Ali, ne mâche pas ses mots vis-à-vis des institutions de son pays, opposant la culture officielle élitiste à une culture populaire et citoyenne.

« Il faut savoir qu’il y a deux Tunisie, celle de l’élite et celle du peuple, comme dans la culture », explique-t-il. « Il y a les artistes qui créent, innovent sans subventions, en brisant les chaînes imposées par le système culturel en Tunisie. Et puis, les artistes officiels qui grattent l’argent, qui cherchent le profit sur le dos de la culture citoyenne. »

Comme de nombreux artistes de sa génération, Bayrem ben Kilani se méfie de l’immixtion du politique dans la culture. « La culture doit être décentralisée, désenclavée pour échapper à la mainmise des hommes du pouvoir. » Le musicien, qui pense que « le ministère de la Culture est une institution archaïque et dépassée », est convaincu que la transition démocratique implique « que les choses suivent au niveau culturel”.  

Shiran ben Abderrazak, auteur et cofondateur de Dar Eyquem, une résidence d’artistes à Hammamet (nord-est), explique à MEE les raisons de cette méfiance, qui serait liée « à l’héritage de la dictature en Tunisie. La relation entre le secteur privé et le secteur public dans la gestion de la culture a été toujours tendue, car la dictature contrôlait la production culturelle et sa diffusion par le biais du ministère de la Culture ».

Majd Mastoura, acteur tunisien de la génération post-révolution, lauréat de l'Ours d'argent du meilleur acteur lors du Festival de Berlin en 2016 pour son interprétation du rôle-titre dans Hedi, un vent de liberté, se confie lui aussi à MEE. Il est aussi l’initiateur du mouvement « Paroles de la rue » (Klem Cheraa) qui permet aux jeunes d’investir l'espace public en récitant et jouant des textes écrits en dialecte tunisien. 

Cet artiste engagé se désole : « Tout l’argent dépensé dans cette Cité de la Culture aurait pu être investi dans des infrastructures culturelles dans les régions défavorisées en Tunisie, qui sont dans un état délabré ».

C’est en effet depuis Redeyef, une ville du bassin minier de Gafsa connu pour son caractère frondeur face au pouvoir depuis l’ère Ben Ali que Majd Mastoura a répondu à nos questions. 

Ce dernier pointe du doigt « l’état lamentable » des « maisons de la culture » censées représenter le ministère de la Culture dans toutes les régions de la Tunisie. « Le budget consacré à ces maisons de la culture ne dépasse pas les dix millions de dinars [3350 euros], une somme dérisoire pour une production culturelle digne », souligne-t-il.

Boycotter ou investir la Cité de la Culture ?

La relation que devrait avoir les artistes avec cette nouvelle Cité de la Culture fait débat au sein de la communauté culturelle en Tunisie et oscille entre dédain, voire boycott, et participation critique.

Le musicien engagé Bendirman qui souhaite une alternative à une Cité de la Culture « dont les murs emprisonnent la créativité artistique », revendique la création « d’espaces d’échange citoyen où la démocratie se construit par les citoyens et pour ces derniers », et d’« un statut digne de l’artiste ».

Shiran ben Abderrazak, qui a eu l’occasion de collaborer avec le ministère de la Culture en tant que consultant en politique culturelles pour l’Union européenne (UE) défend quant à lui une démarche plus participative. 

De par son expérience, il constate que « le ministère de la Culture se trouve toujours sur la défensive et dans la contre-attaque » et plaide pour que le ministère « fasse un pas pour proposer de nouvelles méthodes d’agir entre le public et le privé ».

Car pour lui, il s’agit moins d’une volonté politique que d’une « maladresse dans la gestion de la culture du côté de la fonction publique tunisienne, qui ne répond pas aux exigences des acteurs culturels du secteur privé », et souligne qu’il « y a une tentative de réforme dans la fonction publique qui n’est pas très visible ». 

Un pas en avant que Majd Mastoura a décidé de faire malgré son scepticisme à l’égard de ce projet de Cité de la Culture centralisée. Il a accepté l’invitation de la directrice des Journées poétiques de Carthage organisées à la Cité de la Culture pour y présenter son spectacle « Moi plusieurs ». 

Le spectacle, alliant slam et textes poétiques, traite des questions liées à la justice sociale et à l’après-révolution. « Quelques amis artistes m’ont reproché d’avoir accepté cette invitation. Ils ont trouvé que c’était incohérent que je clame des textes antisystème revendiquant la révolution sur un socle de la bureaucratie », confie-t-il. « Mais la boycotter est insensé », s’exclame Majd Mastoura. « C’est mon droit en tant qu’artiste et citoyen tunisien de profiter de cet établissement public ». 

Texte de Safa Bannani pour MEE

En savoir plus: 

Matmesech el systeme / Ne touche pas le système 

Cette chanson à été écrite et chantée par le chanteur engagé Bendirman de son véritable nom Bayram Kirani , derrière un rythme joyeux et entrainant , accompagné d'une douce mélodie jouée à la guitare. Un ton ironique voir moqueur du chanteur de sorte à ce que le message soit compris tel une leçon donnée aux enfants en prévention de la dangerosité des ordinateurs. De plus la chanson a dans un sens créé une polémique car elle à été jugée vulgaire et obscène.

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