Présidentielle en Tunisie: Le flou effervescent d'une pré-campagne

Jamais un pré-scrutin n'aura suscité autant de remous en Tunisie, de surprises, de controverses, de coups bas que ces deux mois qui précèdent la présidentielle anticipée du 15 septembre prochain, initialement prévue deux mois plus tard. Slah Grichi , journaliste à l'agence Anadolu, livre ici son analyse.

(AA - Slah Grichi) - Il faut dire que la disparition du président Béji Caïd Essebsi (à trois mois de la fin de son mandat) et l'absence de l'influence qu'il aurait sûrement exercée sur le cours de cette élection, a ouvert grande la porte à toutes les velléités et à tous les espoirs. Mais même décédé, son ombre plane toujours sur cet événement, ne serait-ce que parce que près de la moitié des 26 candidats en lice (quatre autres attendent une décision finale de la justice pour figurer sur la liste) ont gravité dans son giron, en tant que collaborateurs, conseillers ou ministres. 

Certains parmi n'auraient même jamais pu aspirer à briguer le palais de Carthage, s'il ne les avait révélés et propulsés au devant de la scène, tant ils étaient d'illustres inconnus pour les Tunisiens et dans le monde de la politique. C'est notamment le cas de Salma Elloumi, Abdelkérim Zbidi, Saïd Aydi, Elyès Fakhfakh et, surtout, Mehdi Jomâa et Youssef Chahed, parachutés tour à tour et par sa seule volonté, respectivement Premier ministre et chef du Gouvernement.

Mieux, rares sont ceux parmi le reste des prétendants à se démarquer clairement de Caïd Essebsi et du Bourguibisme qu'il a toujours prôné, surtout après son décès qui a démontré à quel point il était populaire. Au point que Rached Ghannouchi et Abdelfattah M, ourou, candidats phares d'Ennahdha aux législatives et à la présidentielle, ne tarissent pas d'éloges à son égard et revendiquent l'"amitié" qui les lait à lui, malgré le fracassant divorce entre le présidence et ce parti, publiquement annoncé par BCE, il y a moins de deux ans. 

Le spectre de Caïd Essebsi pèsera aussi sur la présidentielle par son refus jusqu'à son dernier souffle de signer les amendements apportés par les députés au Code électoral, de les renvoyer pour révision à la Chambre ou de les soumettre à référendum. Il a coupé, ce faisant, l'herbe sous les pieds de la majorité parlementaire coalisée qui a maintenu son "enfant prodigue" Youssef Chahed dont il ne voulait plus à la tête du Gouvernement. Ces amendements interdisant notamment la conversion d'une association d'oeuvres sociales en parti politique ou l'utilisation d'un organe de presse comme outil de propagande, auraient disqualifié des candidats comme Nabil Karoui, homme d'affaires et propriétaire d'une chaîne de télévision qui a crevé les sondages en intentions de vote. Une bien bien grosse épisse qu'il a laissée dans le pied de ses protégés et de ses alliés d'hier... 

Pétards mouillés et balles réelles 

Mais voilà que curieusement, la machine judiciaire se met en branle et se penche sur une plainte déposée depuis 2016 par lune ONG (I watch) où elle accuse ce même Karoui pour, entre autres, évasion fiscale et blanchiment d'argent. Il est même arrêté, alors qu'il caracole en tête de tous les sondages.

Et comme son état de prisonnier ne l'empêche pas de demeurer candidat pour le palais de Carthage, tant qu'un jugement n'a pas été prononcé dans cette affaire qui peut encore durer des mois, sinon des années, la Tunisie risque fort d'avoir un président derrière les barreaux. Une grande partie des politiques et de l'opinion publique voient dans cette affaire une entourloupette de Chahed, alors que ce dernier crie à l'indépendance de l'appareil judiciaire et à une campagne pour le discréditer, à cause de sa volonté de lutter contre la corruption. Ses concurrents et ses réfractaires lui rétorquent avec un malin plaisir, qu'il devrait commencer par son propre entourage. 

Le cas de Slim Riahi, un autre homme d'affaires candidat lui aussi à la présidentielle, pose également problème, puisque n lui, il a été non seulement condamné février dernier, à cinq ans de prison, mais il se trouve (en fuite?) en France. Cela ne l'a pas empêché, cette semaine, de présider virtuellement (en vidéo-conférence) la réunion constitutive de son nouveau parti au Palais des Congrès de Tunis. Heureusement que le loufoque ne tue pas... 

Dans cette phase de précédant la campagne qui démarre ce lundi et qui s'étendra jusqu'au 13 septembre, le flou et l'effervescence semblent dominer, la majorité des clans des 26 candidats restants (la liste initiale en comportait 97, dont près 60 plaisantins qui ne cherchaient qu'à se montrer quelques instants sur les écrans) essayant davantage de s'appuyer sur les "faiblesses" de l'autre et de monter en épingle des "méfaits" en lui tirant parfois dessus à tort et à travers, que de présenter des programmes bien ficelés et des visions claires et convaincantes. 

Aussi et pour avoir une idée plus globalisante de ce scrutin, proposons-nous une mini-série d'interviews que nous inaugurerons dès demain, avec Siim Baffoun, le président de l'Instance supérieure indépendante des élections (ISIE), avant de céder la parole à trois candidats parmi les plus sérieux dans la course à la magistrature suprême. 

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