La Tunisie en manque de lait

 « Deux paquets de lait maximum ». L'inscription est affichée à l'entrée du supermarché Monoprix de Bab Souika, quartier populaire de Tunis. Les clients s'adaptent : un couple se sépare dans la queue de la caisse pour acheter quatre paquets au lieu de deux... La Tunisie fait face à une pénurie de lait. Un reportage de Mathieu Glatier sur Middle East Eye (MEE)

Moins grave que la pénurie de médicaments, la diminution visible des stocks de lait dans les magasins interpelle toutefois sur la gestion étatique du secteur, qui représente tout de même 11 % de la valeur de la production agricole et 7 % de la valeur des industries alimentaires. Le stock de lait tunisien est de 21 millions de litres, contre environ 50 millions de litres les années précédentes à la même période.

Selon les informations de Middle East Eye, le gouvernement va prochainement décider d'importer le précieux liquide pour faire face à la pénurie. L'an dernier, la Tunisie avait exporté dix-huit millions de litres. Que s'est-il passé ?

« Produire du lait ne permet plus aux éleveurs de vivre car le prix subventionné imposé par l'État est trop bas », explique Faouzi Zayabi, vice-président du SYNAGRI, syndicat minoritaire agricole. « Il est devenu plus rentable pour un producteur de vendre son cheptel et d'utiliser les fonds pour se lancer dans des activités plus rémunératrices comme la culture d'oliviers. »

Le gouvernement réglemente assez strictement la filière : il fixe le montant que les collecteurs de lait doivent payer aux producteurs et le prix d'achat final pour le consommateur. Depuis janvier 2015, le litre de lait demi-écrémé UHT n'a pas varié pour le consommateur : 1,120 dinar (0,36 euro).

Un prix inchangé qui a favorisé une alliance, pourtant peu évidente tant leurs objectifs diffèrent, entre les industriels, les collecteurs et les producteurs.

Le 19 avril, la Chambre nationale syndicale des industries du lait et dérivés, la Chambre nationale des syndicats des centres de collectes du lait - qui dépendent tous deux du syndicat patronal majoritaire, l'Union tunisienne de l'industrie, du commerce et de l'artisanat (UTICA) – et l'Union tunisienne de l'agriculture et de la pêche (UTAP) s'étaient dits prêts à arrêter unilatéralement la distribution.

Douche froide

Une menace sérieuse alors que se profilait en mai le mois de Ramadan, durant lequel le verre de lait ouvre la rupture du jeûne. En avril et en juin, des réunions ont eu lieu avec les ministères de l'Agriculture, de l'Industrie et du Commerce.

Les professionnels se montraient alors optimistes au point qu'à l'UTICA, des dirigeants annonçaient ouvertement l'augmentation du prix d'achat d'environ 200 millimes de dinars (environ 6 centimes d'euros), premier par vers une libéralisation totale du marché.

Mais le 6 juillet, quand le gouvernement a finalement décidé de ne pas toucher au prix de 1,120 dinar, ce fut la douche froide. Les autorités ont néanmoins consenti à des revalorisations.

Depuis le 7 juillet, les éleveurs perçoivent, de la part des collecteurs, 890 millimes de dinar (28 centimes d'euro) par litre vendu. Les intermédiaires ont vu leur prime de collecte augmentée de 25 millimes (0,8 centime d'euro) par litre et les industriels touchent une aide de 36 millimes (1,1 centime d'euro).

« Nous sommes déçus, nous pensions que le gouvernement avait enfin décidé d'adopter une vision stratégique à long terme pour la filière. Cette décision n'est satisfaisante ni pour les industriels, ni pour les éleveurs », a réagi pour MEE Boubaker Mehri, président de la Chambre nationale syndicale des industries du lait et dérivés.

Les professionnels ne s'interdisent pas de mettre à exécution leur menace d'arrêt de distribution du lait même si, pour le moment, ils tentent de convaincre les autorités d'accélérer la libéralisation des prix de vente. Le lait tunisien est le moins cher de la région : en Égypte, le litre coûte 0,56 euro ; au Maroc, 0,60 euro et en Libye, 0,48 euro.

Pour les acteurs de la filière, l'annonce du 6 juillet est doublement contre-productive. Les efforts financiers consentis par l'État ne sont pas suffisants : l'UTAP et le SYNAGRI estiment que le prix de vente du litre de lait doit se situer autour d'un dinar pour que l'éleveur puisse vivre de son travail.

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