Difficiles décisions face à l'épidémie Covid-19

Dans le contexte actuel de l'épidémie du Covid-19, le philosophe allemand, Jürgen Habermas, a formulé une pensée pleine de sagesse dans un entretien qu'il a donné au quotidien Le Monde, le 11 avril 2020 : "Il nous faut agir dans le savoir explicite de notre non-savoir". Il exprime ainsi le difficile exercice de prise de décision dans un environnement que personne ne maîtrise. Pour poursuivre cette réflexion, Maglor vous propose de lire la tribune signée par Normand Baillargeon dans le quotidien québecois Le Devoir.

(Norbert Baillargeon) - J’ai depuis longtemps en tête, et fait de mon mieux pour suivre, un sage conseil de Raymond Aron. Il disait que, dans ses interventions publiques, il s’efforçait de sérieusement se mettre à la place de celles et ceux qui doivent prendre les décisions. Cela a notamment le mérite de ne pas se placer, ce qui est toujours trop facile, dans une abstraite posture moralisatrice qui donne à peu de frais l’illusion de savoir et d’être vertueux.

En ce moment, cela m’aide à comprendre combien il peut être difficile de décider ce qu’il faut faire en éducation. En fait, je soupçonne que personne ne le sait vraiment, et cela vaut aussi, bien entendu, pour les personnes qui doivent déterminer le moment de la réouverture des écoles.

Décider en pleine tragédie

C’est que les données pertinentes, qui demandent d’ailleurs des expertises dans de nombreux domaines, sont imparfaites, parcellaires, voire, dans certains cas, chaudement débattues. Pire encore : il nous faudra prendre des décisions et agir, mais toutes les avenues envisageables comportent des risques, parfois graves. Je pense que ce n’est pas là une mauvaise définition de ce qu’est une tragédie. Ce que nous vivons est en ce sens (et en plusieurs autres…) une tragédie, et pas seulement pour l’éducation.

La situation inédite dans laquelle nous nous trouvons nous a déjà jeté à la face certains aspects déplorables de notre système d’éducation, en particulier ces inacceptables inégalités que perpétuent ses désolantes trois vitesses (le privé subventionné, le public avec programmes spéciaux et le public). Elle nous a aussi rappelé à quel point nos écoles, nos enseignants et tout notre système scolaire sont précieux : un peu comme le bonheur selon Prévert, on ne les connaît vraiment que par le bruit qu’ils font en partant.

Cette situation nous met à présent devant la tragique obligation d’agir sans avoir beaucoup de garanties que ce que nous ferons est ce qu’il fallait faire. On ne le saura sans doute que plus tard, en espérant que ce ne sera pas trop tard.

On l’aura compris : je serais très embêté d’être membre du groupe d’experts qui prendra les décisions sur la réouverture des écoles. Ces personnes, que je devine très savantes, viendront entre autres du milieu de l’éducation, de la médecine, de la santé publique. J’en fais le pari : elles seront elles aussi bien embêtées.

J’avance que ce sera un excellent signe qu’elles le soient. Je pense même qu’en nous annonçant leurs décisions, elles devraient nous faire part de leurs doutes, de leurs incertitudes et nous dire qu’on pourra toujours, lorsque cela sera pertinent, revenir sur nos décisions, en modifier certaines, voire en annuler d’autres. Je vois dans tout cela un devoir de communication publique.

Si j’étais à cette table et que je devais parler le premier, je dirais à peu près ceci, en précisant qu’après avoir écouté les autres, je changerais peut-être d’avis.

Rouvrir les écoles

À mes yeux, trois principales avenues s’offrent à nous, chacune avec ses avantages et ses risques.

La première est d’attendre un vaccin. Je suis à peu près certain qu’il ne faut pas le faire. Certes, il n’y aurait plus de risque de contagion. Mais puisque le vaccin ne sera pas disponible avant longtemps (un an ? plus ?), on ne peut sans risques graves priver aussi longtemps non seulement tous les enfants, mais aussi toute la société, de tout ce qu’offre l’école.

La deuxième option est de rouvrir les écoles bientôt, disons en mai. Les avantages sont évidents, et je ne les rappellerai pas, sauf un, auquel on ne songe pas assez : le milieu familial est toxique pour certains enfants, et rouvrir en mai leur permettrait d’en sortir. Toutefois, les dangers potentiels sont, eux aussi, assez évidents : propagation du virus, certes, entre autres, mais aussi le fait que le milieu scolaire n’est pas prêt à apporter toutes ces nombreuses adaptations que cela va demander.

Reste la troisième option, qu’avec une modestie inversement proportionnelle à mon assurance je privilégierais : attendre septembre pour rouvrir les écoles. On bénéficierait alors de tout ce qu’on aurait appris des expériences étrangères de déconfinement. On aurait le temps de bien se préparer à accueillir les enfants. On aurait aussi celui de faire le suivi des élèves qui s’apprêtent à changer de niveau — à passer du primaire au secondaire ou du secondaire au cégep, ou de préparer les démarches qui s’imposent pour cela.

De plus, toutes les pratiques supplétives qui se sont mises en place depuis quelques semaines (école à la maison, à distance, Télé-Québec, diverses initiatives du MELS…) commencent à porter leurs fruits et auraient la chance de se poursuivre et de se bonifier. Et rien n’interdirait que des écoles, d’ici là, tentent diverses formes de réouverture partielle qu’on pourrait encadrer, suivre et documenter, afin d’en tirer de précieuses leçons pour septembre.

J’ai parlé plus haut de ces vertus de modestie et d’honnêteté dont devraient faire montre les décideurs dans ces circonstances qui sont exceptionnelles et, encore une fois, tragiques. Elles ont comme corollaire, de la part du public, et en particulier de tous les intervenants du monde de l’éducation, de faire preuve, à l’abri de tout corporatisme, de générosité (tout le monde, plus que jamais, a droit à l’erreur) et d’un sens du devoir et du bien commun, et tout particulièrement d’un sens du bien des enfants, lesquels sont notre raison d’être.

Plus que jamais : « Les enfants d’abord ! »