Cures psychanalytiques : Si Ismaël et Isaac ont pu vivre en paix, pourquoi pas nous ?

L’EUROPE Encyclopédie historique, un ouvrage de 2398 pages, fruit de douze ans de travail, vient de paraître aux éditions Actes Sud. Les éditions Fayard avaient soumis le projet à Christophe Charle professeur d’histoire comparée des sociétés européennes à la Sorbonne, et Daniel Roche, professeur honoraire au Collège de France, dès l’automne 2005, dans le double contexte, de refus d’une avancée européenne (le non au référendum sur la Constitution européenne) et en même temps de célébration de ce qui avait quand même réussi en Europe (le 50ème anniversaire des traités de Rome en 2007).

Les directeurs de l'ouvrage collectif ont présenté leur travail et discuté de son contenu le 7 novembre 2018 à Nancy. Michel May analyse ici une de leurs idées maîtresses, celle de la psychanalyse de l’histoire, autrement dit celle du « divan » de l’histoire des nations. Il conclue par une proposition de Gérard Haddad : « Si Ismaël et Isaac ont pu vivre en paix, pourquoi leurs descendants ne le pourraient-ils pas ? »

(Michel May) - Aujourd’hui l’Europe subi encore bien des crises et Christophe Charle, venu à Nancy avec Denis Roche pour y présenter l’ouvrage a fort justement remarqué à cette occasion : « Les nations d’Europe centrale et orientale sont sorties de l’histoire dramatique qu’elles ont connue au XXème siècle beaucoup plus tard que les nations d’Europe occidentale et c’est ça qui pèse toujours aujourd’hui, c’est qu’on fait vivre ensemble des gens qui ont eu des vécus divergents pendant 50 ans. (…) Il faut faire revivre une famille recomposée qui a des vécus différents et des inconscients historiques différents. Donc il faut psychanalyser ces inconscients historiques différents. (…) Notre ouvrage est un des instruments de cette cure psychanalytique ».

Christophe Charle a aussi expliqué une phrase de Pierre Bourdieu, mise en exergue d’un paragraphe de l’introduction « seul l’histoire peut nous débarrasser de l’histoire » : « c’est à dire, si nous ne voulons pas être prisonniers de ses fantasmes antérieurs, de ses mémoires pesantes qui nous empêchent de penser un autre avenir, qui nous empêchent de sortir de débats sempiternels qui durent outre mesures, il faut que l’histoire est un instrument de libération intellectuelle. Eh bien, c’est un peu la fonction que nous attribuons à notre livre. Il est sûr que tout le monde n’a pas envie de se libérer intellectuellement. On sait bien que la psychanalyse de l’inconscient historique est quelque-chose de difficile car il n’y a pas de divan suffisamment grand pour faire coucher une nation et surtout il n’y a pas de psychanalyste qui ait suffisamment d’autorité pour extraire de l’inconscient historique des nations tout ce qui les empoisonne et les empêche de vivre tranquillement. »

Pourtant le psychanalyste et essayiste juif Gérard Haddad, né en Tunisie et grand connaisseur des religions, s’y essaye dans le cadre d’une réflexion sur les origines de la violence humaine qu’il poursuit dans plusieurs de ses ouvrages, plus spécialement depuis 2015.(1)

A en croire Freud, le désir de parricide et l’acte lui-même sont la principale cause de la violence humaine, tout en étant à l’origine de la civilisation, de la religion, et donc de la société. Mais la Bible contredit Freud car elle ignore totalement le meurtre du père et affirme dès ses premières pages qu’à l’origine de l’humanité se trouve celui du frère.

La lecture de la Bible, d’Hamlet de Shakespeare, d’Antigone de Sophocle, qui s’ouvrent sur d’effroyables fratricide, et son expérience de clinicien amène Gérard Haddad à parler du complexe de Caïn « comme donnée fondamentale des passions humaines et de la structure de notre vie psychique »(2). Ce complexe ne se substitue pas à celui d’Œdipe, mais le complète.

Peu après la parution du Complexe de Caïn, un lecteur posa au psychanalyste la question suivante : « le conflit israélo-arabe ou judéo-musulman actuel ne plongerait-il pas ses racines dans la « rivalité » entre les fondateurs mythiques de ces deux traditions, à savoir entre Ismaël et Isaac ? » (3).

Gérard Haddad comprend ainsi que « la Bible, sans doute sur un mode mineur, nous propose un autre modèle que celui de la rivalité fraternelle, (…) Ce modèle est celui d’Ismaël et d’Isaac, vivant en bon voisinage dans la belle oasis du « Vivant qui me voit » et sous sa bénédiction. Un voisinage qui n’en appelle ni à l’amour, ni à la fusion, mais à une osmose, un échange vital dont chacun tire profit. » (4)*

Le texte biblique nous enseigne qu’aujourd’hui encore toute atteinte à cette concorde est source de malheur pour les deux parties.

« L’intolérable situation faite par les « descendants d’Isaac » au peuple palestinien semble ainsi agir comme un détonateur de toutes les folies fanatiques. On ne peut ignorer que le terrorisme arabe, la montée de l’antisémitisme musulman, naît sur le terreau de cette impasse. La passivité des grandes nations européennes à résoudre cette question, leur indulgence à l’égard d’Israël, a eu pour conséquence l’apparition sur le sol européen lui-même, terrorisme aveugle, qui introduit dans la société occidentale une faille dont l’élargissement aurait les conséquences les plus funestes. » (5)

C’est pourquoi, il est nécessaire et urgent d’ouvrir et/ou de développer un dialogue des religions, surtout monothéistes. « Ce dialogue se développera d’autant mieux que l’on aura redéfini le socle de notre civilisation, dite de manière erronée judéo-chrétienne, alors qu’elle est à l’évidence gréco-abrahamique» (6)

Cette civilisation gréco-abrahamique est à l’origine de deux révolutions qui caractérisent la modernité : la révolution de la science moderne et la révolution féministe. « L’islam, lui, a rejeté ces deux révolutions. Or ce double refus est la cause des difficultés qu’il rencontre. » (7). Il ne serait pas produit si les descendants d’Ismaël et ceux d’Isaac avaient poursuivi leur osmose.

Il n’est peut-être pas trop tard.

« SI ISMAËL ET ISAAC ONT PU VIVRE EN PAIX, POURQUOI LEURS DESCENDANTS NE LE POURRAIENT-ILS PAS ? » (8)

Michel MAY, amichelmay@hotmail.com

 

  1. Les Biblioclastes, Grasset, 1990 ; rééd. sous le titre Les Folies millénaristes, Librairie générale française, 2002 ; Dans la main droite de Dieu : Psychanalyse du fanatisme, Premier Parallèle, 2015. La première édition de cet ouvrage fut conçue et écrite avant les sanglants attentats qui endeuillèrent la France en 2015, à la suite d'un long séjour en Tunisie au moment de la révolution dite du jasmin. L'ouvrage donna lieu à de nombreuses conférences. Des interactions avec le public est née une nouvelle édition, revue et enrichie : Premier Parallèle, 2018 ; Le complexe de Caïn : terrorisme, haine de l'autre et rivalité fraternelle, Premier Parallèle, 2017
  2. Gérard Haddad, Ismaël Et Isaac - Ou La Possibilité De La Paix, Premier Parallèle, 2018, page 13
  3. idem, page 14
  4. idem, page 15
  5. idem, pages 15-16
  6. idem, page 146
  7. idem, page 103
  8. idem, 4ème de couverture

* les termes soulignés sont en italique dans l’ouvrage de Gérard Haddad

En savoir plus: 

La Bible regorge de fratricides. À telle enseigne que Gérard Haddad qualifiait, dans Le Complexe de Caïn, son précédent livre, la rivalité fraternelle de « péché originel de la société humaine », au même titre que le complexe d’Œdipe.

Mais le mal porte en lui son propre antidote. Cet antidote, c’est l’histoire d’Ismaël et Isaac, dont le père, Abraham, est à la fois considéré comme le père du peuple juif, un aïeul essentiel du christianisme et l’un des prophètes de l’islam. Tout est fait pour opposer les frères l’un à l’autre : Sarah, la mère d’Isaac, n’a-t-elle pas exclu de sa maison Agar, la jeune servante égyptienne avec laquelle son mari a eu Ismaël ? Pourtant, les deux frères vont réussir à coexister pacifiquement, sur le modèle du « bon voisinage ».

C’est ainsi qu’ironiquement, le plus grand exemple de fraternité heureuse nous est donné par ceux-là mêmes dont les descendants, pris dans le conflit israélo-palestinien, se déchirent aujourd’hui. Restituer le lien fondamental qui unit les enfants d’Abraham, s’opposer à toute exclusion qui rejouerait l’exclusion inaugurale – celle de la prophétesse Agar – voici la condition symbolique au retour d’un dialogue. Pour ce faire, il est à ses yeux nécessaire d’abandonner l’expression « civilisation judéo-chrétienne », laquelle exclut les musulmans d’une histoire occidentale qui leur doit beaucoup, pour qualifier notre civilisation de « gréco-abrahamique ».