On achève bien les « femmes-mulets » au passage de Biutz de Ceuta

 Elles sont marocaines, mères ou grands-mères, courageuses et dignes. Elles s’activent sans relâche, l’échine courbée sous le poids d’une masse (ballot + de 50kg) d’objets difformes et avancent imperturbablement les yeux balayant le sol, la peur au ventre. On les appelle « Femmes-mulets », Mujeres mulas, ou Portadoras, on les frappe, on les bouscule et on les humilie au point de passage frontalier de Biutz. Deux d’entre elles sont mortes écrasées ce lundi 15 janvier.

Ce maudit point de passage de Biutz (Puente Biutz) est situé à quelques mètres de Bab Sebta qui marque la frontière entre le Maroc et l’enclave de Ceuta. Cette enclave est particulière. Ville musulmane jusqu’au 1415 et la défaite des mérinides (XIIIe -XVe siècle) devant les portugais, passée sous autorité portugaise ou espagnole à différentes périodes de son histoire, revendiquée par le Maroc depuis 1956, au même titre que Melilla et les autres présides (ou Plazas de soberanía), elle est pour beaucoup de migrants l’ultime obstacle dans un long périple africain et saharien et le point de sortie de l’enfer de la misère et la privation vers l’Eldorado européen. C’est le réalisateur portugais Pedro Pinho Frederico Lobo qui dépeint le mieux, dans un film documentaire, ‘’Bab Sebta’, de 2008, la condition inhumaine de ces migrants et montre la force d’attractivité qu’exerce cet endroit sur eux et l’espoir que son franchissement leur procure. Leurs « assauts » répétés et massifs, au péril de leur vie, contre une double barrière de 6 mètres de haut qui s’étend sur huit kilomètres, et qui a coûté 30 millions d'euros, relèvent d’une soif de liberté indescriptible. Ni les coups de matraques ni les opérations de ratissage et les balles en caoutchouc de la Guardia Civil, n’arrivent à tuer l’espoir de liberté qui les anime.

Ouvert en 2005, le point de passage de Biutz est le moyen le plus indiqué pour des milliers de personnes, plus de 25 000 selon certaines sources, d’accéder aux 300 entrepôts et commerces de la zone commerciale de Tarajal, où prospère une activité de contrebande intarissable. Appelée aussi Le Polygone (le Poligono), cette zone est en fait un véritable poumon commercial qui génère pour la ville et toute sa région, une rentrée d’argent estimée à plus d’1 milliard/an (1,4 milliards de dollars en 2003) et pèse 90% du PIB de Ceuta selon des sources locales (Association des Musulmans de Sebta). Le gouvernement espagnol, qui encaisse directement les taxes et les impôts payés par les commerçants locaux, n’ignore pas cet apport financier et fait tout pour pérenniser le système.

La situation au point de passage frontalier de Biutz est chaotique. Dès l’ouverture des grilles, en général à 6 heures du matin (heure locale), des centaines de « Femmes mulets » se pressent et se mêlent à toute sorte de contrebandiers, de mendiants, de migrants, de passeurs ou de passagers, qui forment des files interminables qu’il pleuve ou qu’il fasse chaud. L’Espagne a aménagé, non loin de là, un nouveau passage frontalier appelé ‘’Tarajal II’’, dédié aux passeurs de marchandises de contrebande, avec l’ambition officielle de fluidifier la circulation et « décongestionner » le premier passage. Mais ce type d’initiative restera sans impact et effets décisifs, tant que rien n’est entrepris du côté du Maroc qui, pour diverses raisons et considération économiques, diplomatiques, politiques et historiques, préfère tergiverser. Les pressions de l’Espagne ou de la Commission européenne sont loin de le persuader à ouvrir une douane commerciale à cet endroit. Le retour des enclaves de Ceuta et Melilla au giron de la mère-patrie reste l’une de ses revendications les plus anciennes et les plus brûlantes.

Dans ce système compliqué et absurde, où les enjeux, notamment politiques et stratégiques sont considérables, les « Femmes mulets », les Portadoras, sont prises entre le marteau et l’enclume. Elles souffrent le martyr. Elles n’ont ni droits ni avantages. Considérées comme de simples « bêtes de somme » elles courbent l’échine et encaissent quotidiennement les humiliations et les coups de matraques, pour 5 à 15 euros par jour. Deux d’entre elles (34 et 45 ans), originaire de Fnideq (Castillejos) sont mortes piétinées par la foule le 28 août 2017. Deux autres sont mortes écrasées, Lundi 15 janvier 2018 toujours « pour quelques dizaines d’euros ».

Que sommes-nous donc devenus pour laisser ces femmes mourir écrasées pour 5 euros par jour à Ceuta ou ailleurs ?

Quelle image, triste et désobligeante, véhicule notre pays, à l’intérieur et à l’extérieure, lorsque 15 marocaines décèdent (novembre 2017) lors d’une distribution de denrées alimentaires ?

Le silence, affirme un proverbe, est d’or. Mais, « Le silence est un consentement ». Il est, dans ce cas d’espèce, quel que soit le motif du silence, coupable et complice d’atteinte à la dignité humaine et à l’intégrité physique et morale de ces femmes dignes et courageuses.

 

Mohammed MRAIZIKA

Docteur en Histoire (EHESS-Paris)

Diplômé de Philosophie Morale et Politique (Sorbonne IV)

Chercheur en Sciences Sociales/ Consultant en Ingénierie Culturelle