Un Maghreb si proche et à la fois si lointain...

Vacances ou déplacements professionnels, les communautés maghrébines attendent désespérément la réouverture bilatérale des frontières. Un reportage à Marseille proposé par le journal La Provence.

(La Prove,ce) - Pour nous tous, c'est la double peine", commente le Dr Abdelmalek Alili. Comme le souligne ce scientifique algérien établi de longue date dans la cité phocéenne où il a fait toutes ses études supérieures, "le confinement, et a fortiori le déconfinement, est une décision bilatérale. Si la France décide de rouvrir ses frontières, rien ne dit qu'en face, nos gouvernants en feront autant, aux mêmes dates et dans les mêmes conditions. Alors pour le moment, nous n'avons encore rien réservé pour les vacances d'été".

Comme lui, des centaines de milliers de Tunisiens, de Marocains et d'Algériens, nationaux ou d'origine, sont dans l'expectative, suspendus aux annonces officielles, de part et d'autre de la Méditerranée. Ambiance lourde et morose, propice aux rumeurs et aux fausses informations que nourrit cette situation complexe, entre exigences sanitaires et considérations politiques.

Seule à ce jour, côté maghrébin, la Tunisie a fait savoir par des canaux d'ailleurs non habituels, qu'elle rouvrirait ses frontières le 27 juin prochain, mais la confirmation officielle tarde à venir. Côté français, les pouvoirs publics ont annoncé ce vendredi la réouverture, ce lundi, des frontières intra Shenghen, et le 1er juillet, celle des frontières extérieures. En attendant, la demande est forte.

Selon la compagnie insulaire Corsica Linea qui assure les liaisons maritimes régulières depuis Marseille, vers la Tunisie et l'Algérie, aux côtés de la Compagnie tunisienne de navigation (CTN) et d'Algérie Ferries dont elle est d'ailleurs l'agent général sur la place phocéenne, en juillet et août, près de 315 000 voyageurs effectuent habituellement la traversée dans les deux sens ; 345 000 si l'on inclut les passagers des lignes entre l'Italie et la Tunisie. Et Corsica Linea l'assure : les trois opérateurs et leurs bateaux sont "prêts à reprendre la mer à tout moment, dans le strict respect des mesures sanitaires en vigueur".

Aucun vol programmé

Du côté du transport aérien, aucune reprise des vols entre l'aéroport Marseille Provence et le Maghreb n'est programmée à ce jour, mais les compagnies sont, elles aussi, dans les starting-blocks, dans l'attente d'un feu vert politique.

Avec la certitude que les avions se rempliront très vite, et pour cause. Comme le rappelle Julien Boulay, directeur commercial de la plateforme, en juillet et août 2019, près de 340 000 personnes ont voyagé sur ces destinations, au départ de Marseille ou en provenance d'Algérie, de Tunisie et du Maroc.

Mais les choses traînent en longueur. Pour le directeur de l'agence marseillaise Nostalgie voyage (3e), spécialiste de ces destinations, "la situation actuelle entretient la confusion la plus totale. Elle expose l'ensemble des candidats au voyage, et plus encore ceux qui avaient réservé leur billet avant le confinement, à des informations non vérifiées, parfois contradictoires et souvent très perturbantes".

C'est particulièrement le cas pour ce qui concerne la quarantaine - ou plutôt la "quatorzaine", dans le cas du Covid-19 - avec des exigences variables selon les pays.

La Tunisie imposerait ainsi une semaine de confinement dans un hôtel, suivi de deux semaines de surveillance médicale renforcée, tandis que l'Algérie appliquerait une quatorzaine complète dans un lieu de résidence spécifique, aux frais du voyageur dans les deux cas. Ce qui, outre l'impact financier sur le coût global d'un voyage dont le prix augmente singulièrement en période estivale, revient à sacrifier le quart, sinon la moitié du séjour sur place. Sachant que sa durée moyenne, l'été, notamment dans le cadre de vacances familiales, est au minimum d'un mois.

Et si certaines familles se sont fait une raison en annulant purement et simplement leur projet de séjour, d'autres ne peuvent s'y résoudre.

Outre l'attachement à la terre d'origine qui reste très présent, tout comme l'attente de retrouvailles familiales qui font partie de la culture maghrébine, force est de constater qu'après plus de deux mois de confinement en appartement, souvent de petite surface, le besoin d'espace et d'évasion est immense...

La gestion délicate du rapatriement des corps

Totalisant près de 9 000 décès, chaque année, sur le sol français, la communauté maghrébine est souvent confrontée au problème du rapatriement des corps dans leur pays d'origine, même si un grand nombre de défunts sont enterrés sur leur lieu de résidence. Une situation rendue encore plus compliquée par la crise du Covid-19 ainsi que l'interruption des liaisons aériennes et maritimes entre les deux rives de la Méditerranée.

"Ce n'est pas un arrêt complet, tempère toutefois Noureddine Tella, responsable d'Association Solidaire qui accompagne les familles en deuil, côté marseillais. Si le trafic passagers a effectivement été interrompu, les liaisons ont été maintenues pour ce qui concerne le fret, notamment aérien. Les gouvernements algérien et tunisien ont autorisé le rapatriement des corps par avion-cargo, dans un espace réservé, y compris les personnes décédées du Covid-19. D'autre part, ces deux pays ont décidé de prendre en charge l'intégralité du transport jusqu'au lieu d'inhumation. Avec un inconvénient toutefois concernant les nationaux algériens car en raison de l'organisation des vols, les cercueils ont l'obligation de transiter par l'aéroport de Lyon". Une difficulté plus importante subsiste en revanche pour le rapatriement des défunts de nationalité marocaine pour lesquels il n'existe pas, pour l'heure, de dispositif étatique dédié. Les corps doivent donc être inhumés provisoirement à Marseille et seront exhumés une fois la crise sanitaire terminée, pour rejoindre leur pays. Autre contrainte et non des moindres, les familles des personnes décédées ne peuvent toujours pas effectuer le voyage afin d'accompagner leur parent sur son lieu d'inhumation.