Un jour, une oeuvre : Chikhates et Chioukhs de l’Aïta

L'anthologie «Chikhates et Chioukhs de l’Aïta», actuellement dans 1.000 points de lecture, universités et bibliothèques à travers le monde, est un opus de plus sur cette musique populaire, folklorique et traditionnelle à nulle autre pareille.

(fnh.ma) - Plusieurs tentatives demeurent une référence dans le domaine, telle que l’étude de Hassan Najmi, intitulée «Ghinaa al aïta (Al-Aita poésie orale et musique traditionnelle au Maroc, essai en langue arabe, éditions Toubkal, 2007)», ou encore le feuilleton «Oujaâ Trab», réalisé par Chafiq Shimi et Noureddine Kacimi, qui constitue une véritable ode à cet art ancestral. Voici donc un travail de plus sur les «Chikhates et Chioukhs de l’Aïta» pour compléter le puzzle de cette mosaïque.

Une anthologie pour préserver et sauvegarder l’art de l’aïta afin qu’il ne tombe dans l’oubli ou la déperdition. L’histoire de cet art musical est vieille comme Hérode. A commencer par son éclosion sous le règne des Almohades (1147-1269), avec l’incursion des tribus arabes, précisément les Bani Hilal et Bani Souleim qui se sont implantés dans les plaines des Doukkala, Chaouia et du Haouz.

Cependant, l’aïta, à proprement parler, n’était pas encore née, car elle se trouvait dépourvue d’un support linguistique. C’est ce qui advint après que les Mérinides (1269-140) ont détrôné les Almohades. Ce sera la darija, une sorte de créole saupoudrée de berbère, agrémentée d’arabe classique et pimentée de parler andalou, entre autres ingrédients, qui porta à bout de bras l’aïta. Mais, encore une fois, leurs sultans sacralisent la musique sous toutes ses formes.

Or, leurs successeurs, les Saâdiens (1554-1659), la remirent en selle. Très portés sur la musique à telle enseigne qu’ils ne s’en lassent jamais. Présente dans toutes les circonstances. Même le deuil en était prétexte. Malheureusement, indignés par ces excès, les fqih, autoproclamés gardiens du temple moral, imposèrent leur diktat.

Tel un phénix, cet art musical renaîtra de ses cendres grâce au sultan alaouite Moulay Hassan 1er (1873-1894). Lahouija, Al Idrissia, Massouda Rbatia, Habiba Rbatia, Aïcha Larbi, Tajina…qui sont ces femmes ? Les vedettes de cette ère-là. Tounia Lmarrakchia était la préférée du sultan. Il la combla de présents et de faveurs.

Du temps du protectorat, cet art musical prendra véritablement vigueur avec les caïds. C’est le cas de Aïssa Ben Omar «wakel jifa» et «qatel khoutou», dont on connait tous l’histoire, du moins grâce à «Kharboucha», un film réalisé par le cinéaste Hamid Zoughi, si ce n’est tout simplement à travers les vers que chikha Hadda Zayda Al Ghiyata, subissant le martyre, déclamait, injuriant le caïd. Quoiqu’il soit un tyran, il se proclame protecteur de l’aïta, particulièrement dans sa variante hasbaouiya, dans laquelle s’illustrent les «Chikhates et Chioukhs» Daâbaji, Bouchaïb Ben Aâguida, Ayda, Hamouniyya, Fatna Bent Al Houcine…

D’innombrables édiles vouaient un culte à l’aïta. Tel le pacha Thami El Glaoui, dont on dit qu’il fut irrésistiblement happé et attiré par trois sœurs surnommées «Assardinate» pour leur maîtrise du marsaoui, un répertoire dans lequel se distinguèrent, par la suite, Zahhafa, Laârjounia, Bouchaïd Al Bidaoui, Lkhaouda…

Sans oublier l’illustre aimant de la aïta haouzia, le caïd Miloud Alîyadi Ben Hachmi. Vieille et a beaucoup souffert, l’aïta, tant son chemin fut semé d’embuches et de surprises.

«L’Aïta, qui signifie ‘le cri’, a pris corps pour exprimer une douleur partagée, chanter l’amour, ses bonheurs et ses souffrances. De nos jours, l’art de l’Aïta reste un témoin exceptionnel de ces liens qui unissent les communautés d’une région», peut-on lire dans l’avant-propos.

Patrimoine oral, lamentations et complaintes des plaines en guise de résistance «hazo laalam, zido bina el godam»; d’amour «A7 ya lasmar»; de beauté «3winatek bhira, miha safia». Sinon à haut degré spirituel «wallah ya moulay Abdellah el lwali, rahna jina nzorok».

Réalisée, en 2017, par l’association marocaine «Atlas Azawan», sous la direction de Brahim El Mazned (fondateur de Visa For Music), «Chikhates et Chioukhs de l’Aïta» est rapidement devenu incontournable pour (re) éclairer un art, dévalorisé par la bien-pensance, car assez méconnu.

C’est en côtoyant les «Chikhates et Chioukhs de l’Aïta» que Brahim El Mazned, infatigable défenseur des cultures qui a longtemps porté haut l’art des rways, est entré dans l’aïta, pour en devenir l’un de ses plus dévoués serviteurs, comme l’atteste cette anthologie.

Elle est réalisée sous la forme d’un coffret de dix CDs audio, soit 70 enregistrements, où s’expriment près de 200 musiciens et une trentaine d’interprètes au Studio Hiba à Casablanca.

Elle est accompagnée de deux livrets illustratifs en versions arabe, française et anglaise pour une histoire accélérée de cet art musical. Enjoy the ride !

Par R.K.H (Finances News)

En savoir plus: 

(IMA) - La aïta est née dans le Maroc rural du XIXe siècle. Cet art populaire à la surprenante liberté de ton, longtemps méprisé, suscite de nos jours un regain d'intérêt. Il sera servi par deux ambassadrices de talent : Khadija Margoum, qui en porte le renouveau, et Khadija El Bidaouia, qui incarne l’aspect contemporain du marsaoui, la variante « portuaire » de la aïta. Nommé aïta (le cri ou l’appel) dans les plaines ou marsaoui (portuaire) lorsqu’il longe l’Atlantique du côté de la ville de Safi, ce style a jailli à la fin du XIXe siècle des régions agricoles méridionales du Maroc. Surprenant par sa liberté de ton, il cristallise les émois amoureux et personnalise les souffrances et les espoirs du peuple à travers le chant. Avant les années 1950, la aïta se résume à une expression typiquement rurale, tribale et pastorale. Puis elle s'urbanise et est remise au goût du jour, en particulier grâce au violoniste Maréchal Kibbo, auteur du fameux Kutché repris par Khaled, et à Bouchaïb El Bidaoui.

La aïta suscite un regain d’intérêt depuis le début du XXIe siècle. Sous un habillage plus électrique, une nouvelle génération personnifiée par Daoudi ou Oulad Bouazzaoui a repris le flambeau. Affaire de femmes avant tout, autrefois censurée et méprisée car jugée grivoise, elle a pour origine les cheikhates, des chanteuses populaires aux formes souvent généreuses et aux déhanchements plus que suggestifs.