Le renouveau du cinéma arabe

Le cinéma arabe est actuellement à l’honneur à l’Institut du monde arabe. Un grand retour qui marque, après douze ans d’interruption depuis la dernière biennale des cinémas arabes (1992-2006), le renouveau créatif d’une expression culturelle vivace malgré quelques intempéries politiques.

Présents de plus en plus dans des Festivals internationaux (Cannes, Venise, Berlin…), mais aussi aux Oscars et Césars, les films arabes s’imposent et remportent de grands prix. Les cinématographies arabes se réinventent et se libèrent, grâce, entre autre, aux bouleversements socio-politiques dans leurs pays. Une nouvelle génération de cinéastes talentueux émerge et s’affirme, portant à bout de bras les problématiques des sociétés arabes actuelles.

Ce sont ces talents de demain que l’IMA a choisi de défendre et de présenter à travers des avant-premières, des ciné-débats et des cycles thématiques. En établissant des partenariats avec de nombreux festivals, comme le Panorama des Cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient ou encore le Festival International du Film de Dubaï, etc. l’IMA souhaite mettre en lumière la variété des sujets, des styles et des thèmes avec, comme unique critère, la créativité.

Du Maghreb à l’Égypte, en passant par le Levant et les pays de la péninsule arabique, plus de 80 films, fictions et documentaires sont présentés durant le Festival des cinémas arabes organisé par l’Institut du monde arabe à Paris du 28 juin au 8 juillet. Une dizaine de jours pour faire découvrir le souffle de la nouvelle vague cinématographique arabe, mais aussi rendre hommage aux grands maîtres, tels le réalisateur libanais Jean Chamoun ou encore le cinéaste et acteur algérien Mahmoud Zemmouri.  

Un événement nécessaire pour ne pas oublier que si les Printemps arabes ont bouleversé l’équilibre de la région, l’âge d’or de son cinéma n’est pas révolu et a encore un bel avenir devant lui. Voici une sélection de découvertes à suivre bientôt dans les salles.

Mon tissu préféré, de Gaya Jiji (Syrie)

Premier long métrage de la réalisatrice syrienne Gaya Jiji, ce film explore le parcours de Nahla (Manal Issa), une jeune Damascène de 25 ans qui vit avec sa mère et ses deux sœurs (Ani Issa et Maria Tannoury) en banlieue de la capitale.

Alors qu’elle est promise à un Syrien qui habite aux États-Unis, et en qui sa famille voit l’espoir de quitter le pays, cette dernière préfère s’évader dans ses univers oniriques où elle rêve d’amour et de volupté. Jusqu’au jour où elle rencontre Madame Jiji, sa voisine, qui dirige une maison close à l’étage au-dessus de son appartement. Elle y fera des rencontres surprenantes, entre un militaire désabusé qui ne s’endort jamais sans qu’on lui raconte des histoires et ses propres fantasmes florissants.

Mon tissu préféré est construit comme un conte initiatique sur fond de début de guerre civile, qui traite du passage de l’adolescence à l’âge adulte avec tout ce qu’il implique de recherche de liberté et de révoltes internes. On y retrouve Manal Issa, la jeune Franco-Libanaise découverte dans Peur de rien, un film de Danielle Arbid où elle interprétait le rôle d’une jeune Libanaise qui arrive à Paris.

Benzine, Sarra Abidi (Tunisie)

Benzine est l’essence (en arabe) qui fournit l’énergie nécessaire à Halima (Sondos Belhassen) et Salem (Ali Yahyaoui) dans leur quête acharnée pour retrouver leur fils Hmed, parti neuf mois plus tôt rejoindre clandestinement l’Italie. C’est aussi le gagne-pain de Salem et de beaucoup d’autres contrebandiers qui ne trouvent pas d’autres moyens de survie face à la crise économique qui ravage leur pays.

Ce film social retrace le parcours de milliers de parents tunisiens dont la vie s’est vue soudainement chamboulée par l’exil inattendu de leur progéniture vers l’Europe. La réalisatrice tunisienne Sarra Abidi dépeint ici le poids de l’absence et de l’incompréhension, les atteintes vaines pour continuer d’avancer quand tout est en suspens, et surtout le désespoir d’une jeunesse tunisienne diplômée, prête à tout quitter pour obtenir une vie meilleure. Une histoire bouleversante qui se confond avec celle des milliers de Tunisiens ayant traversé la Méditerranée.  

Kiss me not, Ahmed Amer (Égypte)

Dans le cadre de la réalisation d’un documentaire sur la disparition des baisers au cinéma, Ibrahim filme les coulisses du film de Tamer (Mohamed Mahran), son ami réalisateur, dans lequel deux comédiens doivent s’embrasser lors d’une scène clé. Mais Fagr (Salwa Mohamed Ali), l’actrice principale, refuse de tourner la prise du baiser, en proie à sa morale religieuse.

Cette mise en abyme parodique va alors suivre le dilemme du réalisateur, tiraillé entre ses ambitions artistiques, son producteur avide de rentabilité et une starlette capricieuse dont les désirs de séduction entrent en contradiction avec ses principes moraux.

Dans cette comédie, le réalisateur Ahmed Amer brouille les codes du cinéma en empruntant à la fois aux archives documentaires et à la fiction, dans un style satirique qui vient rendre hommage au cinéma égyptien en même temps qu’il se raille de l’hypocrisie conservatrice qu’il observe dans la société égyptienne.

Jusqu’à la fin des temps, Yasmine Chouikh (Algérie)

Jusqu’à la fin des temps dévoile la romance naissante entre Ali, fossoyeur du cimetière de Sidi Boulekbour, village perché sur une montagne, et Djoher, une veuve venue se recueillir sur la tombe de sa sœur. Sur les conseils d’un villageois, Djoher se résout à préparer ses funérailles de son vivant, afin de ne pas finir « mangée par les chats », et invite Ali à l’aider dans sa lubie. Ce dernier acceptera de l’accompagner dans les différentes étapes de sa préparation mortuaire, se rapprochant d’elle peu à peu.

Si le film nous invite au voyage dans les magnifiques paysages algériens, avec des images dignes d’une aquarelle, il dépeint également une certaine hypocrisie religieuse et intolérance rétrograde – les « gardiens des morts » de Sidi Boulekbour essayant même de se faire de l’argent sur le dos des vivants.

Malgré une toile de fond funeste, ce long métrage porte un message vibrant d’espoir, en montrant comment l’amour peut finalement trouver sa place au milieu des morts. Une poésie ironique qui rappelle sur certains points Le goût de la cerise de l’Iranien Abbas Kiarostami, dans lequel le personnage principal erre sur les routes à la recherche de quelqu’un pour l’enterrer après son suicide.

The reports on Sarah and Saleem, Muayad Alayan (Palestine)

The reports on Sarah and Saleem raconte l’aventure extra-conjugale entre Sarah, une Israélienne responsable d’un café de Jérusalem, et Saleem, un jeune livreur palestinien. Si l’histoire débute sur la banquette arrière d’un van, elle va rapidement dépasser les frontières de l’intime quand le couple sera surpris dans un bar de Bethléem, poussant les services de sécurité de leurs pays à s’immiscer dans leur histoire.

Sur le même principe que L’insulte de Ziad Doueiri, ce film illustre comment un événement d’apparence anodine, un adultère, sort du domaine personnel pour se transformer en un conflit politique et social, qui se révélera dévastateur pour toute une série d’individus. Une fiction qui révèle aussi les travers de chaque communauté et leur volonté de rester dans le mensonge, oubliant parfois leur humanité, pour sauver leur réputation face à leurs camps respectifs.

Sofia, Meryem Ben Mbarek (Maroc)

Récompensé par le prix du jury lors de la sélection Un certain regard de la dernière édition du Festival de Cannes, Sofia suit l’itinéraire d’une jeune Casablancaise (Maha Alemi) qui n’a que 24 heures pour prouver l’identité du père de son enfant à l’hôpital dans lequel elle a accouché, suite à un déni de grossesse. La jeune femme s’engage alors, appuyée par sa cousine franco-marocaine (Sarah Perles), dans une véritable course contre la montre pour échapper aux problèmes avec les autorités.

Au-delà du drame familial, Sofia révèle une fresque sociale sans concession de la société marocaine, ses rapports de classe, mais également les rapports Nord-Sud.

Sélection des films présentés dans cet article avec Lou Mamalet (MEE)