La musique arabe dans tous ses états à Paris grâce à Al Musiqa

Jusqu’au 19 août 2018, la Philharmonie de Paris retrace une grande partie de la culture musicale du monde arabe avec Al Musiqa, une exposition ambitieuse à la scénographie soignée. 

Le temps d’une exposition, jusqu’au 19 août, la Philharmonie de Paris célèbre les contrées d’Orient et d’Afrique du Nord. Al Musiqa – Voix et musiques du monde arabe s’étend sur plus de quinze siècles et un vaste territoire qui effraierait les voyageurs les plus tenaces. Pour cette première exposition d’envergure en France sur les musiques du monde arabe, la Philharmonie interroge les rapports entre lyrisme ancestral, Islam, identité culturelle et création contemporaine. Et si l’expression “monde arabe” fait rarement consensus, Al Musiqa se permet d’ériger des frontières historiques, du Maghreb à la Syrie. Car ce “monde arabe” s’ouvre à mille et un peuples et se pare des influences perses, turques, berbères et asiatiques. Rien d’étonnant donc à évoquer successivement Zyriab (789-857), le père de la musique arabo-andalouse né dans un village kurde de Mossoul (Irak), et Bilal ibn Rabâh, compagnon de Mahomet né à La Mecque (Arabie saoudite).

Instruments de musique, calligraphies, peintures, photographies, installations et affiches de cinéma… Al Musiqa rend hommage à une culture dont la langue est la figure de proue. Une langue inévitablement liée à la musique. Un lyrisme dont les qaynats, esclaves-musiciennes venues de Perse ou d’Éthiopie, sont les principales ambassadrices. D’ailleurs, certaines deviendront célèbres, profitant de l’ère prospère qui atteint Médine (Arabie saoudite) à la naissance de l’islam. Joyau des peuples nomades, le chant accompagne également les chameliers. Car leur huda (chant des nomades) ne les quitte jamais et adopte une pulsation singulière : celle de la caravane. Mais si la musique est si intimement liée au monde arabe au point de faire l’objet d’une exposition, c’est parce qu’elle “cohabite” avec une spiritualité omniprésente. Malgré le lien étroit qui l’unit à l’islam, dont les fêtes religieuses sont toujours accompagnées de chants mélodieux, la musique a autrefois fait l’objet d’une controverse. Elle était susceptible de détourner le croyant d’un fervent attachement à Dieu. Et les instruments auraient évoqué les rites polythéistes. Alors, plutôt que d’être prohibée, la musique sera spiritualisée.

D’une grande métropole à un café de Barbès, Al Musiqa démontre que cette culture est plurielle et protéiforme. Une immersion au cœur des zaouïas africaines (édifices religieux musulmans) ou des cinémas égyptiens, divertissement phare du monde oriental. Une plongée d’autant plus dépaysante qu’elle est servie par la scénographie rigoureuse de Matali Crasset : “Mon expérience la plus intense avec la culture arabe est liée au projet d’hôtel que j’ai réalisé à Nefta, au bord du désert tunisien. Un haut lieu du soufisme [une tendance mystique de l’islam sunnite]. Mes visites m’ont permis de découvrir la musique soufie dont le rythme hypnotique fait écho à certaines musiques électroniques.”

Malgré l'espace important offert par le musée de la Musique à la Philharmonie de Paris, il a fallu faire des choix, pour résumer une histoire qui s'étend sur des siècles, celle des voix et musiques du monde arabe. Une histoire antérieure à l'avènement de l'islam dans la péninsule arabique. C'est d'ailleurs le thème de la première salle : « poésie du désert ». Lorsque le chant des esclaves ou des chameliers résonnait dans l'immensité des dunes de sable. Ensuite, à partir du viie siècle, l'islam s'installe, mais contrairement à une croyance, il n'interdit pas la pratique de la musique. L'appel à la prière et la psalmodie du Coran revêtent ainsi une évidente musicalité.

« Islam et musique » est le thème de la deuxième salle, la troisième étant consacrée à « La musique de cour ». Si jusque-là la musique était l'apanage des esclaves, le calife Mo'awiya, fondateur de la dynastie des Omeyyades, encourage les hommes libres à créer. C'est un mélomane averti. Les musiques mystiques racontent l'invasion arabe et ses métissages avec d'autres cultures africaines. Puis, un coup de projecteur particulier est porté sur l'Egypte et en parallèle sur son extraordinaire industrie cinématographique. L'Egypte mère du monde se rapproche du monde contemporain. Sous le règne d'Ismaïl Pacha en 1869, l'opéra du Caire est inauguré en même temps que le canal de Suez.

La salle consacrée aux musiques de l'exil est une des plus parlantes pour le néophyte, puisque y est reconstitué un café français des années 60 avec son jukebox Scopitone, ses tables en formica et ses jeux de domino. À Paris, kabyles, arabes et juifs se confondent pour partager une musique et des chansons qu'ils ont emportée dans leurs valises. Elle s'adresse à un public communautaire, à quelques exceptions près (Dalida qui obtient un succès avec Salma Ya Salama). Dernier thème de l'exposition, le concept d'Arabia Remix, où comment pérenniser et faire vivre une culture à travers la technologie moderne. Des instruments de musiques et des hommages aux artistes les plus fameux jalonnent également ce parcours, Farid El Atrache ou Oum Kalthoum, qui donna un seul concert en dehors de son pays... à Paris, à l'Olympia, en 1967.

 

Al Musiqa – Voix et musiques du monde arabe, jusqu’au 19 août à la Philharmonie de Paris, Paris XIXe.

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