Hrach : vous avez dit cheveux crépus ? Bravo !

À en croire de nombreux commentaires ouvertement racistes sur les réseaux sociaux, Khadija Benhamou, celle que l'Algérie a choisie comme Miss pour l'année 2019, peau mate et cheveux crépus, ne correspondrait pas aux canons de beauté tels que retenus dans l'inconscient collectif des populations du Maghreb. Pourtant, pour les fondateurs du mouvement Hrach is beautiful, c'est au contraire une bonne nouvelle. « Que l'on soit pour ou contre les concours de beauté, l'élection d'une Miss noire, portant ses cheveux naturels au Maghreb, permettra à d'autres femmes et hommes qui ne sont que très rarement visibles dans l'espace médiatique de se reconnaître en elle." Mériem Alaoui, pour Le Point Afrique, démontre qu'avoir les cheveux crépus est une chance.

Lancé à Paris en avril dernier par Yassin Alami, professeur d'histoire, et Samia Saadani, doctorante en sciences sociales, le mouvement Hrach, terme péjoratif qui signifie « rugueux » en arabe, est au départ une simple page. Très vite, les deux militants nés de parents immigrés maghrébins reçoivent des dizaines de témoignages assortis de photos. Hamza écrit du Maroc qu'il a dû « raser [s]es cheveux pour demander la main de sa femme ». « Sinon, dit celui qui se réjouit de travailler dans la communication et aussi dans le milieu culturel, les gens ne te prennent pas au sérieux et tu n'es même pas crédible pour certains. »

Dans la ligne directe des mouvements Black is beautiful et Nappy français des afrodescendants, le mouvement Hrach veut apporter un nouvel éclairage, selon les militants. « Nous avons collaboré dès notre premier débat avec Aline Tacite, fondatrice de Boucles d'Ebène, que je ne remercierai jamais assez pour ses précieux conseils et ses encouragements. Nous avons aussi le soutien de Rokhaya Diallo, auteur de Afro, une série de portraits d'adeptes du cheveu afro au naturel. Le travail de Hrach est de déconstruire les traumatismes, libérer une parole. Le plus pertinent était de rester dans le contexte particulier de la culture nord-africaine avec ses langues, son histoire, son passé colonial et, il faut le reconnaître aussi, une certaine négrophobie », détaille Yassin. Le mot sensible n'est pas évité. Il est même au cœur de la réflexion des militants.

Attention quand même

Pour la sociologue spécialiste de la question des cheveux crépus et auteure de l'ouvrage Peau noire cheveu crépu, l'histoire d'une aliénation, Juliette Sméralda, la prise de conscience de l'aliénation de la part d'Africains du Nord est une bonne étape. Mais elle tire la sonnette d'alarme. « Cela ne doit être qu'un début. Sans s'en rendre compte, ces militants prennent le risque de créer une sous-catégorie et donc une échelle racialiste avec comme groupe de référence les Blancs. Or pour combattre l'aliénation, il faut se rapprocher du groupe de référence principalement concernés, donc les Noirs. » Mais Yassin et Samia persistent et signent. Le terrain particulier du Maghreb mérite bien une étude ciblée. « Il s'agit de se référer à une complexité identitaire que peu de personnes connaissent vraiment en réalité, si elles ne sont pas nord-africaines. Il y a peu d'études sur le sujet. C'est la confrontation entre le fait d'être arabe ou africain ou berbère et de toutes les représentations qui y sont adossées. Le concept de berbère impose la blanchité, celui d'africanité exige d'être noir et l'arabité reflète le fantasme orientaliste. Ces représentations identitaires sont biaisées et ne correspondent pas à la réalité de la diversité nord-africaine », précise Samia Saadani, qui enquête sur l'antiracisme.

Quoiqu'il en soit, les adeptes de Hrach défendent l'idée d'un message ciblé pour un meilleur résultat. Leur objectif : créer des ponts, au-delà du Sahara. Samia Saadani en veut pour preuve la présence de nombreux Subsahariens aux conférences. « Ils apprennent beaucoup sur le contexte particulier du Maghreb et nos échanges n'en sont que plus intéressants. »

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Photo de couverture : Yassin Alami, enseignant en histoire, militant associatif dans le 19e arrondissement de Paris et co-créateur du mouvement « Hrach is beautiful »

 

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Chez les familles maghrébines, avoir les cheveux bouclés, frisés, crépus est souvent dévalorisé au profit du cheveu lisse. "Hrach is beautiful" ("le cheveu crépu est beau") ambitionne de revaloriser les cheveux naturels nord-africains. Le mouvement s'est lancé le mardi 10 avril 2018 dans le 19e arrondissement de Paris. Le Bondy Blog a rencontré la co-créatrice du mouvement, Samia Saadani.

Le Bondy Blog : Comment est née l’idée de créer ce mouvement « Hrach is beautiful » ?

Samia Saadani : J’ai commencé à porter mes cheveux naturels avant que le projet existe. Au départ, c’est vraiment une démarche individuelle. Dans le même temps, je me suis politisée et j’ai conscientisé cette problématique. J’ai constaté qu’au niveau de mes comportements individuels, des choses avaient changé. Avant, je lissais mes cheveux.

Depuis septembre, j’ai arrêté et depuis janvier, je ne fais plus rien pour les transformer et pour enlever mes boucles. Un jour, sur les réseaux sociaux, Yassin Alami racontait une anecdote qui concluait que ce problème touchait aussi les hommes. Il voulait en parler et de suite, j’ai eu envie de m’exprimer aussi sur le sujet. J’ai pris conscience que les hommes issus des communautés nord-africaines se retrouvent dans la même situation que nous lorsqu’ils laissent pousser leurs cheveux. A partir de là, j’ai pris conscience qu’on n’en parlait pas entre nous. Le fait d’en discuter, quelque part, c’était comme briser une forme de tabou. Yassin était motivé pour faire quelque chose, du coup nous nous sommes associés et au fur et à mesure nous avons discuté de la forme et du fond de la démarche, comment positionner le mouvement, sur quelles bases, quels enjeux intégrer…

Retrouvez l'entretien dans son intégralité sur le Bondy Blog, ici