Dix mots de l'arabe que l'on dit tous les jours

De la cuisine aux fiches de paie en passant par les garde-robes et les forêts, les mots issus de la langue arabe ont fleuri un peu partout dans la langue française. Sous la plume d'Alice Develey,  Le Figaro propose de les redécouvrir.

(Le Figaro) - Il y a des mots qui ne trompent pas sur leur origine. Le «ginseng» est étiqueté made in China. La «mozzarella» vient d'Italie, la «paëlla» d'Espagne, le «sumo» du Japon, le «baby-foot» de l'anglais et le mot «couscous» de l'arabe. Mais il y a des termes qui nous interrogent. C'est le cas par exemple de l'abricot, de l'aubergine, de la carafe, du sirop, du chiffre, etc. Ces mots aujourd'hui communs dans la langue française ont subi moult changements à travers le temps. Il y en a même qui ont voyagé des milliers de kilomètres, faisant du ping-pong entre plusieurs pays du continent africain.

Chacun le sait donc, le français s'est construit en s'ouvrant à d'autres horizons, d'autres langues: l'espagnol, le vietnamien, le néerlandais ou encore l'arabe. Ce dernier idiome arrivant à la troisième place, derrière l'anglais et l'italien, des sources d'emprunts de notre langue. «On estime à 150 le nombre de mots gaulois dans la langue aujourd'hui. C'est 350 de moins que les mots d'arabe, si l'on se base sur un noyau de 60 000 mots français», explique le lexicographe Jean Pruvost dans son livre Nos ancêtres les Arabes (Lattès). À l'occasion de la journée mondiale pour la langue arabe, lancée par l'UNESCO, Le Figaro vous propose de redécouvrir quelques-uns de ces trésors enfouis dans la langue de Molière.

● Pour faire la cuisine

La gastronomie française rayonne dans le monde entier. Chacun reconnaît le talent de ses boulangers et de ses maîtres cuisiniers. Ce que l'on sait moins, c'est que les aliments, ou du moins, les mots que ses artisans utilisent pour concocter les meilleurs des mets sont souvent issus de la péninsule arabique et du nord du continent africain. Regardons plutôt notre saladier. L'abricot vient de l'arabe al-barquqsignifiant «fruit précoce», issu du bas grec praekokhion, lui-même emprunté au latin praecoqum. Le mot est par la suite passé en Espagne, sous les formes «albercoc» et «albricoque» au XIVe siècle, avant d'arriver en France au XVIe siècle.

À ses côtés, l'orange vient de l'arabe narang(a), lui-même emprunté au persan narang, indique Le Trésor de la langue française. «Le o- du français s'explique probablement par l'inflation du nom de la ville d'Orange tandis que le -a- s'explique par celle de l'italien arancia. Orange étant d'abord attesté dans une tradition de l'italien.» À noter que le mot orange exista tout d'abord dans l'expression pume d'orenge, c'est-à-dire «pomme d'orange», qui est le calque de la formule italienne melarancio (pomme melaet d'oranger arancio). Ce n'est qu'à compter de l'année 1515 que l'on parla d'orange.

Les légumes ne sont pas en reste. Jean Pruvost explique que l'artichaut vient de al-harsuf ou harsufa qui, repris en Italie du Nord sous la forme articiocco, est arrivé en France au début du XVIe siècle. L'aubergine, pour sa part, vient du persan batinganrepris en arabe populaire al-bendedjéna, qui a donné alberginia en catalan au XIIIe siècle. L'épinard, enfin, «vient de l'arabe oriental asfanah, issu du persan, puis à l'arabe d'Andalousie isbinâkh que l'on retrouve en latin médiéval spinachium». À noter que l'espinarde qui arrive en France au XIIIe siècle sera écrit au féminin jusqu'au XIVe siècle.

Orangeade, jasmin, safran, merguez, taboulé, tajine... Chacun de ses mots trouve également ses mots dans la langue arabe. Un idiome et une culture dont fera état le poète Gérard de Nerval dans son Voyage en Orient en 1851. Il parlera de «couscoussou». Un terme emprunté de l'arabe de l'Afrique du Nord, kuskus, lui-même emprunté du berbère que les académiciens intégreront dans leur septième dictionnaire sous la forme «couscous».

Concluons cette longue liste en une lapée de «café». Un mot emprunté au turc qahveet à l'arabe qahwa, que l'on prononçait sur le mode turc kahve. «Il entra en 1600 en français, mais c'est dans le langage familier qu'il trouva dès 1883 une place, par le biais des soldats partis en Algérie, en usant du terme arabe d'Algérie, caoua», explique Jean Pruvost. Voilà de quoi ne pas rester carafe ! Mot, soit dit en passant, issu de l'italien caraffa, emprunté lui-même à un mot arabe du Maghreb gharrafa «vase de terre cuite».

● Pour faire les comptes

Fait amusant, si l'on a l'habitude de dire en français que les chiffres sont «arabes», en langue arabe, on les dit «indiens». Eh oui, «les chiffres arabes actuels sont nés d'une transformation au Moyen-Orient de la notation née en Inde il y a seize ou dix-sept siècles», explique le journaliste du Figaro Jean-Luc Nothias qui cite Georges Ifrah dans son livre Histoire universelle des chiffres. Il n'est donc pas étonnant que le mot «chiffre», consubstantiel aux mathématiques, soit d'origine arabe. Il vient de sifr qui veut dire «vide, zéro», indique Le Trésor de la langue française. C'est un calque du sanskrit sunya, par l'intermédiaire du latin médiéval cifra, «zéro».

À noter que «le mathématicien et astrologue Al-Khawarizmi, à l'origine de l'introduction de l'algèbre en Europe est aussi celui qui est à l'origine du mot algorithme, explique Jean Pruvost. Ce dernier mot a été construit à partir de son patronyme latinisé en Algoritmi, continue le lexicographe, ce qui explique l'absence de rapport avec le mot rythme.»

● Pour parler l'argot populaire

Il n'échappera à personne que le français d'aujourd'hui se nourrit de l'oralité. Des anglicismes que tout un chacun prononce (forward, start-up, mail...) mais également d'un vocabulaire issu de l'arabe. On notera par exemple le mot «seum», qui vient de sèmm, «venin» et signifie en français «le cafard», «la haine», le «dégoût»; le terme «zouze», issu de l'algérien zudj «deux et seconde personne d'un couple» et caractérise «une jeune fille en principe jolie» ou encore «wesh», attesté dès 1983 en Algérie, selon le dictionnaire Petit Robert (2009). Ce dernier, populaire, s'emploie aussi bien comme un synonyme de «comment», «quoi» que comme une variante de «ouais».

Terminons enfin cette liste avec la formule «kif-kif», parfois orthographiée «kifkif», qui est un adjectif invariable attesté depuis 1867. Il signifie littéralement en arabe «comme comme». Il ne doit pas être confondu avec le «kif» qui est emprunté à l'arabe kayf qui signifie «bien-être» et s'employait à l'origine pour qualifier «une sensation de plaisir provoquée par une drogue».