"Danser Casa", ou le fourmillement créatif de la jeunesse du Maghreb

Avec "Danser Casa", présenté du 23 au 25 juin à Montpellier et interprété par huit jeunes danseurs marocains, les deux figures du hip hop Kader Attou et Mourad Merzouki mettent en lumière le fourmillement créatif d'une jeunesse souvent privée de moyens d'exprimer son talent.

Danser Casa évoque bien sûr Casablanca, où se sont retrouvés nos deux pointures du hip hop nationales que sont Kader Attou et Mourad Merzouki.

Voilà bien vingt ans qu’ils n’avaient pas chorégraphié ensemble, même s’ils avaient déjà collaboré pour un projet semblable avec Mekech Mouchkin (Y’a pas de problème en langue arabe). Entre-temps, chacun a développé sa veine créatrice singulière, et tous deux ont été nommés à la tête de Centres chorégraphiques nationaux. Ils se rejoignent autour de ce projet qui a pour ambition de créer une troupe de danseurs marocains. Issus de parcours hétéroclites et de villes différentes avec, pour point commun, un penchant affirmé pour les battles, ces huit danseurs (une femme, sept hommes), sont fiers d’avoir été choisis parmi 186 hip-hopeurs présents à l’audition.

Bourrés d’énergie, chacun d’entre-eux a sa « spécialité » souvent apprise en autodidacte : acrobatie, cirque, popping, locking, parkour, new style house et même danse contemporaine. Le spectacle, imprégné par la ville de Casablanca, est une sorte de voyage à travers les époques et les techniques de cette danse très codée. Mais surtout, Kader et Mourad revisitent, à travers ces danseurs, le chemin qu’ils ont parcouru. « En ce qui me concerne, explique Mourad, ce projet me touche dans ma chair, car beaucoup de choses sont liées à mon histoire, à ce que ces danseurs sont et représentent ». Quant à Kader, cette création lui fait réaliser « pourquoi nous sommes arrivés dans la danse, et comment elle a représenté pour nous une ouverture et une émancipation ».

Avec ses huit interprètes aussi virtuoses qu’émouvants, une poétique du geste et des corps se déploie, et la danse dépasse le propos pour nous raconter la condition humaine de part et d’autre de la Méditerranée.

Agnès Izrine

Dans cette pièce sans trame précise, Ayoub Abekkane, Mossab Belhajali, Yassine El Moussaoui, Oussama El Yousfi, Aymen Fikri, Stella Keys, Hatim Laamarti, Ahmed Samoud évoluent aux confins du cirque, des arts martiaux, du hip hop, de la danse contemporaine chers aux deux chorégraphes âgés de 44 ans qui ont grandi dans la banlieue lyonnaise, dans des familles d'origine algérienne.

Une réponse aux préjugés

« Nous avons le désir de transmettre notre expérience – avec l’espoir que ces danseurs continuent à grandir », explique Mourad Merzouki. Tout comme les jeunes interprètes de "Danser Casa", les deux fondateurs en 1989 de la compagnie Accrorap ont commencé à danser dans la rue avant de faire entrer dans les théâtres le hip hop, danse urbaine originaire du Bronx.

« La danse est une ouverture et une émancipation », souligne Kader Attou, désireux de se poser en "passeur" pour ces jeunes danseurs tout comme d'autres "ont cru en lui" par le passé.

« Quand on voit cette jeunesse, ces talents, ces désirs d’exister, de partager, il est impossible de rester insensible », commente Mourad Merzouki. « Cette énergie positive est à l’opposé de ce que nous traversons en France. Elle apporte la meilleure des réponses aux préjugés que l’on peut avoir en Occident sur le monde arabe », ajoute-t-il.

Mourad Merzouki a fondé sa propre compagnie Käfig en 1996, mais les deux chorégraphes s'étaient retrouvés en 2003 avec un spectacle commun présenté en Algérie.

En 2008, Kader Attou est devenu le premier chorégraphe de hip hop à être nommé directeur d'un Centre chorégraphique national (NLDR : de La Rochelle). L'année suivante, c'était au tour de Mourad Merzouki, nommé à la tête du CCN de Créteil.

« Avec Kader, nous avons envie de vivre une forme de partage, d’échange, créer ensemble », explique Mourad Merzouki. « Même si nos routes se sont séparées il y a plus de 20 ans, nous sommes ravis de nous retrouver et de relever ce nouveau défi ».

Quant aux jeunes interprètes de "Danser Casa", très applaudis samedi soir à Montpellier, ils semblent brûler d'envie de marcher sur les pas de leurs aînés et de réaliser leur rêve : exister à travers la danse.

Avec AFP

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