"De Boujniba à Montréal. Parcours du combattant d’un va-nu-pieds"

«De Boujniba à Montréal. Parcours du combattant d’un va-nu-pieds», est un récit autobiographique de 214 pages écrit par Abderrahman El Fouladi, un canadien d’origine marocaine qui a élu domicile à Montréal depuis son arrivée au Canada, en sa qualité de nouvel immigré, un certain samedi de septembre 1991, en compagnie de « toute sa marmaille ».

Dans cet ouvrage dont il est à la fois l’auteur, le narrateur et le personnage principal, Abderrahman El Fouladi a voulu livrer aux lecteurs sa vision du monde lorsqu’il était un très jeune enfant, montrer ses capacités et les limites de sa sphère d’imagination, d’entendement et de perception qui ne dépassaient pas les frontières d’un douar ou d’un petit centre minier, situé dans une zone pauvre où sévissait un climat défavorable, marqué par des étés caniculaires et des hivers froids et humides. Dans ce récit, débarrassé de toute narration « fictionnée », Abderrahman a voulu partager avec ses lecteurs son passé tel qu’il l’a vécu et tel qu’il l’a subi, ainsi que sa propre perception et son interprétation de ce passé qu’il ne « supportait pas lorsqu’il le vivait comme présent ».

Le campagnard spontané et naïf

L’ouvrage relate la vie d’Abderrahman, un jeune campagnard spontané et naïf, issu « d’un mariage mixte ». Il est  le fils d’un père arabe (connu pour son penchant pour l’éducation des enfants à la dure) et d’une mère amazighe. Une mère soumise et entièrement dominée , analphabète , à l’instar de son époux, moins regardante sur les conditions matérielles de la vie quotidienne, modeste, sobre et moins exigeante, qui se contente de vivre en mettant à profit ce qu’elle a, ce qu’elle a pu glaner à un moment donné. Un père  apparemment très frustré, qui refusait, sans l’avouer expressément, le sort qui lui a été réservé à cause de son statut d’illettré. Un père qui a cherché à rompre tout lien avec l’affectivité et résister à tout impact « négatif » que pourrait exercer ses sentiments sur son comportement à l’égard de sa progéniture et notamment son fils Abderrahman, qui a pu voir le jour après la mort de ses frères ainés. Le père d’Abderrahman a été obnubilé par un seul objectif qu’il voulait réaliser le plus tôt possible, et sans se soucier des conséquences du choix qu’il s’est imposé.

Pour lui, Abderrahman devait devenir adulte, dans un temps record, quitte même à le priver de son enfance, de son droit à l’insouciance et le droit à l’erreur juvénile. Son père était intraitable et fermement attaché à son objectif qu’il ne pourrait atteindre qu’en se débarrassant de l’indulgence, de la compréhension et des sentiments qui risquent de ruiner son rêve et ses ambitions.

Outre la pauvreté et la précarité qu’il a dû subir durant toute son enfance, la violence verbale et physique, un domaine où son père excellait, Abderrahman a eu la malchance de débuter sa vie en marchant sur des épines qui ont laissé des plaies profondes et des cicatrices gravées non pas, seulement sur son corps, mais aussi au fin fond de son cœur et son âme. Abderrahman a vécu la mort en direct. La mort de sa mère et sa disparition tragique en pleine nuit, et avant l’aube, alors qu’il n’avait que cinq ans. La mort s’est acharnée sur lui en lui arrachant sa mère, mais aussi son meilleur oncle paternel et sa cousine qui vivait avec lui dans sa famille, après la mort de son père.

Survivre… Envers et contre tout

Orphelin et évoluant dans un contexte défavorable qui s’oppose à une émancipation normale d’un enfant, Abderrahman vivait sous le joug de la crainte et de la peur. Il craignait les gifles assourdissantes sur les joues et les innombrables claques sur la nuque que son père distribuait très généreusement en guise de punitions, souvent arbitraires. Il craignait aussi son incapacité à se débarrasser de ses bourdes à répétition, son statut de poltron et de son handicap naturel qui l’oblige à éviter l’obscurité et les lieux assombris après le coucher du soleil. Tous ces facteurs ne l’ont pas empêché de demeurer ferment attaché à son devoir indéfectible envers sa mère qui, et avant de mourir, a exprimé le souhait de voir son fils devenir un « Quelqu’un » une personne cultivée, capable de gravir l’échelle de la promotion sociale.

Armé des vœux et des prédictions de sa mère, Abderrahman a dû faire franchir tous les obstacles qui se dressaient sur le chemin de sa gloire et gagner tous les paris pour honorer son engagement non avoué en son temps. L’embarras de choix quant aux moyens qui lui permettaient de traduire le rêve de sa mère en faits réels, et d’exaucer ses prières, même à titre posthume, ne se posait pas pour Abderrahman car à l’époque, il n’y avait qu’un moyen pour atteindre cet objectif : c’est l’école publique moderne.

Fortement soutenu par un ami de son père (feu Mohamed Yassine. NDLR), Aberrahman a pu accéder à l’école publique moderne où il a pu faire un bon parcours jusqu’au baccalauréat, la classe terminale au niveau du lycée qui lui permettrait de passer à l’université. En 1969, Abderrahman a échoué à l’examen de baccalauréat. Vingt ans après cet échec plus ou moins mérité, et presque autant d’années passées au sein d’un département technique à Rabat et après des stages passés en France, aux Etats-Unis et au Canada, Abderrahman arriva à décrocher son baccalauréat, en tant que candidat libre, série « Mathématiques et Sciences de la nature » au lycée Descartes de Rabat.

Deux ans après, Abderrahman a dû quitter le Maroc pour aller s’installer définitivement au Canada, et plus précisément à Montréal, afin d’y entamer une nouvelle vie, la vie d’un immigré. Abderrahman qui s’est imposé le devoir absolu de concrétiser les prédictions de sa mère a pu obtenir un Doctorat en géographie (option climatologie). Galvanisé par la crainte de son père et les prédictions de sa mère, Abderrahman n’a pas galvaudé son talent, ses compétences et sa force de caractère.

Survivre pour tenir une promesse

Débarrassé d’un lourd fardeau moral porté durant des années, Abderrahman a tenté de tout oublier. Il faisait tout pour oublier son passé durant lequel il était taxé « de vaurien » par son père, ses supplices, ses blessures et tout ce qu’il dû endurer pour amener son père à revoir sa copie et son jugement qui s’est avéré erroné. Mais, au moment où Abderrahman commença à s’habituer à une vie paisible, sereine et sans combat, un appel téléphonique reçu du Maroc a tout gâché. Son frère vint de lui annoncer la mort de son père, « son adversaire de toujours » qui l’a contraint, même à distance, à ne pas lâcher prise, de réussir et de gagner tous ses paris. Abderrahman qu’on qualifia « de cœur de pierre » a dû enlever son ‘’masque’’ et révéler sa vraie nature, un homme ultra-sensible qui a préféré vivre ses premières heures de deuil en solitaire, en larmes chaudes mais loin des yeux des badauds, désolé, je voudrais dire ses enfants.

Cet ouvrage est un  récit autobiographique écrit dans un style simple, plaisant et captivant. Les mots méticuleusement choisis ont permis à l’auteur de nous décrire parfaitement la réalité. Pour décrire la réalité du terroir, du douar et de Boujniba, Abderrahman a fait un grand effort pour aller chercher le lexique approprié pour permettre aux lecteurs de reconstituer, dans leur imaginaire, les péripéties et les faits relatés.

Abderrahman a refusé la vie du casanier, il a beaucoup voyagé. Il a dû changer de résidence et déménager plusieurs fois à l’intérieur du Maroc. Il a vécu à douar Oulad Mbarek (lieu de sa naissance) , Boujniba, Khouribga, Casablanca , Meknès et Rabat avant d’immigrer au Canada. Malgré ces changements de lieux, Abderrahman a réussi et a décroché le diplôme qu’il convoitait pour faire plaisir à sa mère que le destin ne lui a pas permis de savourer le produit obtenu grâce à la perspicacité et l’entêtement de son fils qui mérite son nom. Pour ceux qui ne maitrisent pas la langue arabe, il faut savoir qu’El Fouladi est un adjectif qui signifie ‘’un homme (ou un objet) en acier’’.

Par Ahmed Saber pour Maghreb Canada Express, page 4, Vol. XVI, N° 3, Mars 2018

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En savoir plus: 

Boujniba est située dans la région de Béni Mellal-Khénifra. Elle est connue pour ses anciens gisements de phosphate

Qui ne connait la ville de Boujniba, célèbre les années vingt par ses galeries du minerai Phosphate. Les femmes, elles, l'appellaient Lalla Fatna Bent Ahmed, compte-tenu de la légende qui raconte qu'il y avait une très belle fille nommée de ce nom qui ramenait l'eau dans une jarre du puits, alors qu'elle fut assaillie par des jeunes qui voulaient abuser d'elle. Elle jeta la jarre et courut se réfugier dans une grotte avoisinante. Les jeunes entrèrent à leur tour à la grande grotte, mais à leur grande stupéfaction, ils ne trouvèrent pas Lalla Fatna Bent Ahmed. Depuis lors, elle est portée disparue! La grotte existe toujours et, les femmes y mangent le couscous chaque vendredi.
En outre, presque la quasi-totalité des cadres du Groupe OCP (Office Chérifien des Phosphates) ont été formés dans son centre d'apprentissage les années soixante ou dans sa célèbre Ecole de Maîtrise Minière qui comptait parmi son effectif des étudiants africains.