Enfants marocains "oubliés" à Melilla. Une affaire d'Etat pour endiguer le nombre de mineurs isolés étrangers

Des parents marocains traversent la frontière de Melilla pour abandonner leurs enfants devant le commissariat de l’enclave. Le gouvernement local alerte sur cette pratique et rappelle les conséquences judiciaires de cet acte. Zoom sur ce phénomène.

(leseco.ma) - Depuis janvier 2018, les services sociaux de Melilla offrent l’hospitalité à 108 enfants marocains abandonnés. Contrairement à la légende, ces mômes ne sont pas acheminés par des cigognes à la blancheur immaculée à Melilla mais hélas par leurs propres géniteurs. Devant les portes du commissariat central de l’enclave orientale, ces petits font leurs premiers pas vers l’inconnu. C’est dans cette imposante bâtisse peinte en jaune que ces petits font la connaissance de l’inspecteur de police Diego Cañamero et ses collègues. Chef du groupe des mineurs (GRUMEN) au sein de la Police locale de Melilla, il dresse un tableau sombre de la situation. «Ce sont des parents qui se sont défaits, sciemment, de leur devoir parental en se désistant de leur progéniture, âgée à peine d’une poignée d’années pour les confier à des étrangers», nous déclare-t-il amèrement. Malgré sa longue expérience sur le terrain auprès des MENAS (mineurs étrangers non accompagnés), Cañamero peine à comprendre les motivations de ces familles. De fait et selon les informations recoupées auprès des nombreux cas, les parents des enfants abandonnés à leurs sort à Melilla ont un objectif clair et précis. «Ce ne sont pas des parents qui cherchent à ce que leurs descendants quittent l’enclave pour arriver à la Péninsule, bien au contraire. Ceux-ci viennent déposer leurs enfants à Melilla pour qu’ils poursuivent leurs études tout près de chez eux, aux frais du contribuable espagnol. Leur projet à long terme est que ces jeunes placés sous la tutelle du gouvernement local, obtiennent un titre de séjour à l’âge de 18 ans», explique-t-il aux ÉCO.

À ce propos, ces parents veillent à entretenir des liens avec leurs progénitures en leur rendant assidûment visite, comme s’ils étaient des pensionnaires d’un internat, précise Cañamero. C’est d’ailleurs grâce à ces rencontres que la police de Melilla a pu prendre sur le fait des parents déserteurs. «Une fois la mère ou le père détenu, nous lui proposons de prendre en charge son enfant, comme condition d’abandon des poursuites judiciaires. Des fois, nous réussissons à les convaincre pour éviter d’affronter des charges. D’autres refusent d’assumer leur responsabilité alléguant l’absence de ressources financières pour subvenir aux besoins des leurs enfants», affirme non sans regret le policier en chef. Certaines familles inventent des histoires farfelues pour s’attirer la sympathie de la justice ou prétendent une «persécution» au Maroc. Selon le témoignage d’Abderahim Mohamed, le vice-conseiller en charge des mineurs et de la famille au sein du gouvernement de Melilla, des familles brandissent la menace du service militaire pour «justifier» cet abandon de leurs progénitures de dix ans ! «La plupart des nouveaux admis arrivent avec un discours bien rôdé», affirme l’inspecteur Diego.

«Ils évitent aussi de dire que leurs parents leurs rendent visite pour éviter leur détention. Ce sont des enfants propres sur eux, éduqués..., en somme des petits issus de familles «normales», regrette-t-il.

La plupart des nouveaux pensionnaires des centres de Melilla sont des voisins de la province de Nador et des régions limitrophes à l’enclave pouvant accéder au préside sans disposer d’un visa. La montée en flèche de ce nouveau phénomène a contraint les agents de police à modifier leur approche.

«Nous sommes à présent devant deux profils de Menas : les classiques, les plus nombreux et qui sont originaires du centre du Maroc. Ensuite vient ce nouveau phénomène d’enfants des régions limitrophes et dont le but n’est pas de traquer la première opportunité pour voyager vers la Péninsule ibérique mais de rester à Melilla, proches de leurs parents, tout en bénéficiant d’une formation. Ceux-ci ne sortent jamais du centre et parmi eux, l’on trouve des petites filles en bas âge», ajoute l’agent espagnol.

D’ailleurs, durant la dernière arrestation en date, survenue le 8 août dernier, la mère détenue avait abandonné deux enfants : une fille âgée de 6 ans et son frère de 10 ans. Pourtant, la loi espagnole a prévu de lourdes sanctions à l’encontre de ces parents démissionnaires. Selon l’article 229 du Code pénal espagnol, le délit d’abandon d’un enfant mineur ou handicapé est puni d’une peine d’emprisonnement allant d’un 18 mois à trois ans, quand celui qui abandonne est un parent ou le tuteur légal de l’enfant. La peine carcérale peut aller jusqu’à 4 ans s’il s’avère que cet abandon a mis en danger la vie, la santé ou l’intégrité physique du mineur.

«Nous sommes devant un nouveau phénomène à la fois inédit et alarmant», s’inquiète cette directrice marocaine d’une renommée ONG espagnole s’affairant dans le domaine de la protection des mineurs et des droits des migrants. «Ce ne sont plus des enfants de la rue mais des mineurs qui traversent la frontière à côté de leurs parents et peut-être même en leur tenant la main pour qu’ils soient ensuite délaissés devant un édifice. Il s’agit de familles dites «normales» ne souffrant d’aucune déstructuration ni problèmes. Seulement, elles estiment qu’en plaçant leurs enfants dans un centre de mineurs à Melilla, ceux-ci vont disposer de plus d’opportunités alors que c’est faux», s’insurge-t-elle.

Celle-ci ne manque pas de rappeler les lourdes conséquences sur la santé morale de l’enfant abandonné, sans oublier les dangers qui guettent cet enfant, livré à lui-même dans une étape cruciale qu’est l’enfance et la préadolescence. Toutefois, malgré les conséquences judiciaires qu’encourent ces parents et les implications de cet abandon dans des centres dont la gestion est pointée par des ONG de renom, le phénomène prend de l’ampleur au fil des mois et certains parents sont déterminés à déléguer au gouvernement de Melilla leur devoir parental. De guerre lasse, la délégation du gouvernement central à Melilla a même installé des caméras de surveillance de pointe pour identifier ces parents déserteurs et procéder à leur arrestation quand ils foulent de nouveau la frontière.

De son côté, le gouvernement de Melilla, lequel débloque chaque année la somme de onze millions d’euros pour subvenir aux besoins de ces mineurs et les prendre en charge, s’avoue vaincu. Comme le rappelle le nouveau gouvernement de Melilla, les centres sont saturés et la capacité d’accueil est limité. «C’est l’État marocain qui doit agir contre ces familles et non l’espagnol. Les autorités marocaines sont au fait des désolants projets de ces personnes et les localiser est une question de volonté des autorités marocaines», tranche le responsable au gouvernement de Melilla. 


Une exception à Sebta et Melilla

Face à la déferlante de  mineurs marocains, les gouvernements de Sebta et celui de Melilla veulent introduire une dérogation de taille dans le code législatif espagnol régissant les mineurs. Selon le porte-parole de l’Exécutif Sebti, Alberto Gaitan, les deux administrations veulent faire valoir leur situation comme villes partageant des frontières terrestres avec le Maroc pour solliciter une révision de cette législature jugée trop rigide. L’objectif est de permettre le rapatriement de ces mineurs quand ils sont interceptés. «Nous veillerons sur les droits des mineurs mais nous misons sur le retour des enfants auprès de leurs familles», a-t-il souligné dans une déclaration à la presse.