Au Maroc, le boycott de Danone illustre l'ampleur des tensions sociales et marque la fin de la coalition PJD au pouvoir

Le mouvement de protestation contre la vie chère marque un ras-le-bol général de la population. La coalition au pouvoir apparaît très affaiblie. Le point de vue du quotidien économique Les Echos.

Le mystérieux boycott contre la cherté de la vie au Maroc qui affecte notamment Danone est révélateur d'un climat économique et social morose. Au point que les jours de la coalition dirigée par le parti islamiste modéré Justice et développement (PJD) semblent comptés, selon la presse marocaine.

Ce boycott lancé il y a six semaines de manière anonyme sur les réseaux sociaux vise les stations-service Afriquia (dont le ministre de l'agriculture Aziz Akhannouch est le principal actionnaire), l'eau minérale Sidi Ali et le lait Danone , accusés de positions hégémoniques. Plus généralement, les Marocains souffrent de la médiocrité de leur niveau de vie ; leur pouvoir d'achat serait d'environ un quart de celui des Espagnols, selon un rapport de la Banque mondiale diffusé en octobre, qui estimait que leur niveau de vie était équivalent à « celui des Français en 1950 ». Actuellement, le salaire moyen ne dépasse pas 350 euros dans le pays et l'équivalent du SMIC près de 120 euros.

Le pays a pourtant connu une croissance vigoureuse l'an dernier (4 %), une inflation maîtrisée et des flux d'investissements étrangers bien plus élevés que ses voisins. Mais le chômage frappe toujours plus d'un jeune sur quatre, selon des données diffusées en février, voire 43 % en milieu urbain, où se concentrent les jeunes diplômés en quête désespérée d'un emploi dans l'administration. Le marché du travail de ce pays de 35 millions d'habitants doit absorber près de 500.000 jeunes par an... Des jeunes qui  manifestent régulièrement leur colère, notamment dans la région sous-équipée du Rif depuis vingt mois.

Une forte méfiance vis-à-vis des partis

« Le boycott est en train d'achever une coalition gouvernementale déjà faible », constate le politologue Ahmed el Bouz. Alhcen Daoudi, une figure du PJD et ministre des affaires générales, a dû démissionner mercredi pour sa « sortie inappropriée » selon ses collègues même. L'homme avait pris part à un sit-in des salariés de Danone, qui manifestaient pour exprimer leur crainte de perdre leur emploi. Mais sa présence a suscité un tollé, de nombreux Marocains, estimant qu'il défendait les intérêts d'une entreprise au détriment de celui des consommateurs.

Aujourd'hui, tous les ministres issus du PJD, vainqueur des législatives de 2011 après avoir été cantonnés dans l'opposition, sont désormais 'perçus comme les défenseurs d'une caste économique qui ne porte plus la voix des électeurs', décrypte le chroniqueur politique, Abdellah Tourabi.

Son allié du Rassemblement national des indépendants (RNI), censé un temps faire contrepoids aux islamistes, est aussi menacé par la tourmente, puisqu'il est dirigé par le ministre controversé de l'agriculture. Même si le parti authenticité et modernité (PAM), une formation libérale fondée en 2008 par un conseiller du roi du Maroc, essaye de surfer sur les ennuis du gouvernement, il dispose d'un appui réduit dans le pays. « Ce qui va arriver, c'est une méfiance de plus en plus forte vis-à-vis des partis et des institutions politiques', soutient Abdellah Tourabi.

Yves Bourdillon (Les Echos)