jeudi, 12 novembre 2015 08:51

Raconter l'histoire du Marocain Mostafa Idhibi, c'est semer un grain d'espoir pour tous les Maghrébins. Entretien avec Youssef Haji.

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Raconter le parcours du Marocain Mostafa Idhibi, c’est semer un grain d’espoir pour tous les Maghrébins

Entretien avec Youssef Haji,
Écrivain, militant associatif de l’immigration


Natif de Tanger, Youssef Haji, décrit dans « Idhibi, parcours d’un Marocain, 1968-1987 » la vie d’un immigré dans les usines Renault à Billancourt. C’est l’époque où le développement du secteur de l’automobile en France passe par un appel à la main d’œuvre maghrébine.   

Travailleur social de formation, Youssef Haji prête sa plume à son ami Mostafa pour s’insurger contre le racisme, l’exploitation et les humiliations qui ne trouvent comme contre-maux que la solidarité de la classe ouvrière.

 

Youssef Haji

« Je pense qu’en tout temps les femmes et les hommes cherchent à grandir et rester debout.» 

Maglor : Vous avez écrit  « Idbihi, parcours d’un Marocain, 1968-1987 » dans une relation de militance et d’amitié avec Mostafa Idbihi. Vous êtes tous deux de la même génération de MRE et vous avez, de ce fait, beaucoup d’expérience en commun. Au-delà de la qualité de votre ouvrage, comment expliquez-vous que le parcours d’Idhibi et le récit que vous en avez fait suscitent tant d’intérêt aujourd’hui auprès d’autres générations de MRE ?

Youssef Haji : Tout en écrivant le livre, je me battais contre la nostalgie de cette époque. À vrai dire, il n’y a rien à regretter. Nous ne regrettons pas les cadences infernales des chaînes de montage dans les usines, l’accueil dégradant dans les consulats.

Nous déplorons les enfants et jeunes morts sous les balles de racistes, le souffle terrible des répressions au pays, la peur de parler. Nous tendons à effacer de nos mémoires l’étroitesse des lieux de vie dans les bidonvilles et autres cités de transit…

Avec Mostafa Idbihi nous en parlons encore, car hélas cela reste d’actualité. Ce que nous regrettons et nous le rappelons tout au long du livre, c’est la dure vie de centaines de migrants et de leurs amis de toutes origines.

Une vie à l’image d’un patchwork d’actions où la culture épouse le monde du travail et les longues manifestations pour la dignité. Une lectrice m’a envoyé un mot qui résume cette aventure : « Je suis née dans le bidonville de Nanterre, mon père a travaillé à Simca. Ton livre m’a ouvert les yeux sur le silence de mon père, sa terrible migraine à l’approche du renouvèlement de nos passeports et cartes de séjour. Mon fils, cadre à Dubaï, va enfin lire pour ses enfants une partie du silence de son grand-père Allah Yerehmou ». 

 

Maglor : L’histoire de Mostafa Idhibi navigue en permanence entre le syndicalisme - pas n’importe lequel, celui de Billancourt -, la défense des droits et des intérêts des MRE de France dans les années 1970 et 1980, leur accès à la culture maghrébine et la diffusion de la culture arabe auprès d’un public français. Cette diversité dans un engagement militant a de quoi fasciner. À votre avis, est-ce là un parcours atypique historiquement daté ou bien peut-on retrouver des figures similaires dans la communauté MRE des années 2010 ?

Youssef Haji : Je pense qu’en tout temps les femmes et les hommes comme des plantes cherchent à grandir et rester debout. L’espèce diaspora est comme les plantes médicinales. Elles sont rares, fragiles, nécessaires pour la survie. Chaque plante, chaque être est atypique. Mostafa n’a pas cherché à ressembler à l’autre, mais à lui rajouter un plus, une greffe et c’est en cela que le parcours de gens dit de « peu » est nécessaire pour note survie d’humains différents, mais debout.       

       

« La chanson est la sève de l’âme et le remède des malades»

Maglor : Ouvrier à la chaîne le jour, entrepreneur de spectacles la nuit, Mostafa Idhibi a œuvré pour la diffusion de la culture maghrébine et plus généralement arabe en France. Là aussi, c’est peut-être daté historiquement. Une telle initiative est-elle encore possible aujourd’hui alors que la culture est devenue un marché aux mains de majors et de multinationales du spectacle ?

Youssef Haji : Oui, je le crois, et surtout garde l’envie de le croire.
J’ai envie de partager avec vous cette histoire ; le plus grand festival des cultures arabes en Europe (vingt mille spectateurs lors de l’Édition 2015) est monté de toutes pièces par deux jeunes de Montpelier, enfants de la banlieue et rappeurs. La dernière édition du festival était un cadeau aux Mamans Maghrébines et leurs amies avec un hommage à Oum Kalsoum. Habib Dachraoui, cofondateur du festival avec son équipe cosmopolite du quartier de la Pléiade a remué chancelleries, ministères et institutions pour faire venir l’Orchestre National du Caire et de ses quatre chanteuses pour interpréter le répertoire d’Oum Kalsoum à l’Opéra Comédie de Montpellier.

Ces gens font des miracles en ces temps couleur d’armes et d’acier. Les 4.000 écoliers de toutes origines qui ont assisté à des ateliers pédagogiques en marge du festival sont partis avec dans leur cartable un dessin de cette belle femme de la chanson arabe et un extrait de la chanson « Chante un tout petit peu » écrite par Bayram Ettounsi. J’aurais aimé voir des politiques racistes lisant les paroles que les migrantes et migrants fredonnent dans les cuisines de cité Hlm, foyer Sonacotra, marchés et usines  « La chanson est la sève de l’âme et le remède des malades. Elle guérit les cœurs souffrants, énigme suprême des médecins, elle occulte l’obscurité nocturne ».   

 

« Un mal incurable, l’espoir »

Maglor : Mes deux questions précédentes ont un côté « nostalgie » des années 1970-1980 où, pour notre génération, celle qui est née à ce moment-là, tout était possible, tout était forcément mieux qu’aujourd’hui. Donnez-nous, pour terminer, un peu d’espoir et, éventuellement, quelques conseils pour que nous retrouvions aussi, dans le monde d’aujourd’hui, la même énergie et le même « peps » que Mostafa Idbihi de « ces belles années ».

Youssef Haji : Le livre en lui-même est un grain d’espoir. C’est une institution publique marocaine le CCME qui a soutenu cette aventure pour sauver un pan entier des luttes syndicales et de l’histoire ouvrière sans langue de bois ni censure. C’est juste une infime semence sur le long chemin des conquêtes des Droits. Chacun a sa propre expérience, la singularité des migrations et des enfants descendants de ces migrations et la diversité des vécus et l’immensité des horizons entre passé et future. Pour paraphraser, Mahmoud Darwich, restant comme ces peuples en dispersion « atteint d’un mal incurable, l’espoir ».

 

Entretien réalisé par Mohamed Labzioui  et publié le 12 novembre 2015

 

Télécharger l'entretien en version pdf (ici)

 

Dernière modification le jeudi, 12 novembre 2015 09:02