vendredi, 14 novembre 2014 19:08

Camille Sari : "L’intégration économique du Maghreb : rêves et réalités" (entretien exclusif Maglor)

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Camille Sari, docteur es-sciences économiques, a répondu aux questions de Maglor.fr sur l'intégration économique du Maghreb, sujet dont il est un spécialiste reconnu.

Camille Sari

Docteur es sciences économiques, spécialiste de l'intégration économique maghrébine et de la monnaie unique maghrébine, Camille SARI est l'auteur de l’ouvrage « Algérie et Maroc : Quelles convergences économiques ? » (Editions Cabrera 2011)

 

« Le Maghreb : Un destin obligé »

Maglor : Vous avez beaucoup travaillé et publié sur l’intégration économique maghrébine. Vous soulignez, à plusieurs reprises et avec raison, que le Maghreb est la seule région au monde qui ne connaît pas de construction régionale. Vous rappelez également que le commerce maghrébin est insignifiant.

Ce diagnostic est largement partagé, avec des niveaux de désolation et de regrets qui peuvent varier de l’un à l’autre. Mais, au-delà du constat et compte tenu des tensions permanentes entre l’Algérie et le Maroc, comment voyez-vous l’évolution de la situation ? Autrement dit, êtes-vous optimiste ou pessimiste ? Si vous êtes optimiste, quels sont les signes concrets qui le permettent et à quelle échéance le Maghreb sera une entité économique et sociale avec laquelle il faut compter ?

Camille Sari : Je reste optimiste car l’intégration économique maghrébine est comme l’indique notre ouvrage collectif que j’ai le plaisir de coordonner avec Abderrahmane Mebtoul, (paru en novembre 2014 chez l’Harmattan) est un destin obligé. Il va dans le sens de l’histoire.

La société civile maghrébine doit faire savoir que les conflits politiques et géo stratégiques doivent être mis de côté afin de sortir de la pauvreté et de bâtir des économies développées. Même les grandes puissances poursuivent hardiment la construction d’unions économiques, malgré les forts tiraillements entre les elles. C’est ainsi que les membres de  l’APEC (Asia-Pacific Economic Cooperation), Etats-Unis, Russie et Chine en tête négocient des accords commerciaux. Alors qu’elle négocie des accords de libre-échange avec les Etats-Unis, l’Union Européenne négocie des accords de coopération avec le Canada.

L’ASEAN est le modèle de partenariats entre des pays en conflits territoriaux et dont les populations se haïssent eu égard à un passé lourd de tensions et de guerres. Sans vouloir faire le juge de paix, les jeunes générations ne pardonneront pas les atermoiements et l’hostilité de certains de leurs dirigeants. Dans le coût du non Maghreb, il ne faut pas comptabiliser que le manque à gagner de la faiblesse des échanges entre les 5 Etats de la région mais aussi le coût réel des dépenses militaires et logistiques induites par le différent algéro-marocain.

 

« La création d’une monnaie commune »

Maglor : Plusieurs de vos articles évoquent l’impact de la mondialisation sur les pays de l’Afrique et plus particulièrement sur ceux du nord du continent africain. Face à la difficulté de créer un Maghreb intégré et pour positiver les effets de la mondialisation,  ne serait-il pas possible de trouver une forme d’intégration économique qui dépasse le Maghreb pour l’inclure et l’obliger à aller de l’avant. Je pense à l’espace méditerranéen. Y-a-t-il un espoir possible de ce côté-là ? Peut-être que le processus est déjà en cours, si oui comment ?

Camille Sari : Certains pays du pourtour méditerranéen font déjà partie de zones économiques, d’autres tentent d’intégrer un bloc existant ou construire un nouveau. L’Union pour

La Méditerranée n’a pas répondu à toutes les attentes en raison de conflits politiques notamment avec Israël. L’Afrique compte 54 Etats regroupés dans des zones monétaires et économiques distinctes. Pour l’instant je privilégie le renforcement des regroupements actuels : CEMAC, CEDEAO, UMA, UEMOA, SADC, COMESA.

Ces Unions économiques doivent à la fois monter en puissance en réussissant leurs intégrations par la production et les échanges et établir des passerelles. Les décolonisations dans les pays arabes et africains ont donné naissance à des Etats de petite taille ne pouvant développer un espace économiquement compétitifs. Evidemment, il n’est pas question de remettre en cause les frontières héritées de cette période, tous les accords internationaux stipulent l’intangibilité des frontières. Afin de sortir de ces malformations congénitales des convergences progressives mais très avancées des pays composant ces communautés économiques.

L’UMA qui est moribonde doit muter vers une communauté économique maghrébine qui doit inscrire dans son agenda l’intégration des économies maghrébines par des processus productifs convergents et des unions bancaires renforcées. Afin de passer de 2% des échanges intra-maghrébins à 40%, la création d’une monnaie commune et non unique n’est pas une utopie ni un objectif lointain. C’est un instrument qui demande un accord politique. La technique fondatrice de ce moyen de paiement et instrument des échanges n’est pas d’une grande complexité. Dans l’histoire il y a eu  le rouble transférable régissait les échanges au sein du Conseil d'assistance économique mutuelle ou Conseil d'aide économique mutuelle (CAEM) qui regrouper l’ex-URSS et les  pays d’Europe centrale et orientale et l’ECU ancêtre de l’euro.

 

Espace méditerranéen ? « L’Allemagne n’est pas intéressée ... »

Maglor : Dans l’espace méditerranéen tel qu’il existe aujourd’hui, quel est selon vous l’intérêt de l’Union Européenne ? Préfère-t-elle un Maghreb divisé ou un Maghreb intégré ? Pour l'économiste que vous êtes, quel est son "intérêt objectif" ?

Camille Sari : Il n’y a pas de positions claires de l’Union Européenne même si des déclarations de parlementaires et de la commission européenne soutiennent le principe d’une intégration maghrébine. C’est ce que j’ai constaté lors de mes conférences à Bruxelles ou à Paris auprès de dirigeants de l’actuelle majorité. Mais je ne pense pas me tromper en disant que l’Allemagne n’est pas intéressée par des relations poussées avec les pays du sud de la méditerranée pour des raisons historiques et géostratégiques. Ce pays est plus tourné vers les pays de l’Est eu égard aux liens historiques et de proximité avec ces pays.

 

« Les jeunes maghrébins peuvent être une chance »

Maglor : Il n’y a pas que la mondialisation qui a un impact sur ce que vous appelez quelquefois le « non-Maghreb », il y a aussi les attentes populaires et notamment celles des jeunes. Au-delà de son poids démographique qu’aucun pays européen ne connaît, la jeunesse maghrébine est aujourd’hui ouverte aux influences européennes et américaines, demain peut-être chinoises.  Quel rôle  « historique » cette jeunesse devrait ou pourrait tenir dans la construction d’un Maghreb intégré ?

Camille Sari :  Les jeunes maghrébins peuvent être une chance si une vraie politique de formation et d’insertion par l’économique est menée. En cas de marginalisation et d’appauvrissement, la menace serait énorme : développement de la délinquance, insécurité et révoltes. Ce sont les ingrédients d’explosions sociales, de radicalisme religieux et de frustrations qui génèrent instabilités sociales et politiques.

Propos recueillis par Mohamed Labzioui

Retrouver l'entretien en version pdf, ici

 

Camille Sari a mené de front une activité de consultant en économie et une thèse de doctorat de 3ème cycle sur les taux de change des devises-clé. Il a enseigné dans différentes Universités et grandes écoles tout en poursuivant ses activités d’appui aux entreprises est-parisiennes. Sa deuxième thèse de doctorat sur les politiques de change en Algérie et au Maroc vient couronner son expérience de 28 ans de conseiller en commerce international dans 62 pays.

Président de l’Institut Euro Maghrébin d’Etudes et de Prospectives.

Membre de Confrontations Europe, membre de l’IRIS, il est administrateur du CAREEP et chercheur-associé à l’Université du Québec de Montréal.

Chroniqueur et éditorialiste de plusieurs médias arabophones et francophones.

 

Sigles et acronymes utilisés dans le texte

ASEAN : Associatio of Southeast Asian Nations (Association des nations de l’Asie du Sud-Est)

CEDEAO : Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest

CEMAC :  Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale

COMESA : Common Market for Eastern and Southern Africa (Marché commun de l'Afrique orientale et australe)

SADC : Southern African Development Community
(Communauté de développement d'Afrique australe)

UEMOA : Union économique et monétaire ouest-africaine

UMA :  Union du Maghreb Arabe

 

 

Dernière modification le dimanche, 23 novembre 2014 00:10