jeudi, 11 septembre 2014 18:38

Les MRE et les institutions chargées de répondre à leurs besoins : Abdelfattah Sahibi, ancien SG du ministère des MRE

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Abdelfattah Sahibi a été secrétaire général du Ministère chargé des Marocains résidant à l’étranger de mai 2013 à avril 2014. Auparavant, il occupait le poste de directeur des émigrés au même ministère. Ces hautes fonctions passées lui donnent l’expérience et l’autorité nécessaires pour analyser la situation actuelle des institutions chargées de définir et de mettre en œuvre une politique répondant aux besoins des MRE.

Abdelfattah Sahibi« La participation politique des MRE a été trop politisée »

Maglor : La question de la participation politique des MRE revient avec acuité ces derniers jours. Il y a même ceux qui accusent ouvertement certains organismes d’être derrière ce statut quo. Que pensez-vous de cette situation ?

Abdelfattah Sahibi : Je crois que la question de la participation politique des MRE a été trop politisée et a même pris des dimensions plus importantes de ce qu’elle mérite. Elle commence à occulter les vrais enjeux auxquels notre communauté est confrontée. La question est tranchée par la nouvelle constitution et je ne sais pas pourquoi on continue de pointer certains organismes, le CCME en l’occurrence, de bloquer le processus. C’est une question qui relève du gouvernement qui doit mettre en place les outils techniques pour concrétiser ce droit. Je pense que dans un premier temps une liste nationale de MRE qu’on voterait à partir des différents pays d’accueil, mais aussi du Maroc, pourrait être une solution alternative qui permettrait aux MRE de participer dès 2015 aux élections législatives.

Tous les partis politiques devront donc proposer leurs candidats à la liste nationale MRE. Je voudrais finalement préciser que ce n’est pas parce que des MRE siègeront au parlement que leurs doléances seront mieux traitées. Vous n’imaginez pas le nombre de questions parlementaires reçues par le département en charge des MRE ; donc je peux vous garantir que les parlementaires actuels font bien leur boulot et plus encore, mais les vrais enjeux sont traités ailleurs ou au moins devront être traités ailleurs.

Maglor : Certains avancent que la participation politique des MRE dans leur pays d’origine est un obstacle à leur intégration dans leur pays d’accueil. C’est aussi un argument que certains courants extrémistes utilisent pour stigmatiser davantage les immigrés.
Abdelfattah Sahibi : Les courants extrémistes vont stigmatiser les immigrés même s ils sont ministres et bien intégrés dans leur pays d’accueil. Le cas de Najat BelKacem et éloquent à cet égard. Vous avez remarqué les propos de certains organes de presse de l’extrême droite et de milliers d’internautes qui s’en sont pris sournoisement a l’origine de la Ministre de l’Éducation Nationale. Donc je ne pense que la participation politique des MRE, ici ou ailleurs est un choix personnel qu’il faut assumer.

Tant de chantiers prioritaires attendent une dynamique nouvelle

Maglor : Revenons maintenant aux priorités des MRE. On a l’impression que les décideurs sont un peu déconnectés par rapport aux vrais besoins et demandes des MRE. Avec un peu de recul pensez vous qu’on en fait assez pour notre communauté ?

Abdelfattah Sahibi : Il faut d abord admettre que des efforts importants ont été déployés en faveur des MRE de la part des institutions concernées, sous l’impulsion permanente de l’autorité suprême de l’État. Du temps du Ministre Ameur, des chantiers ambitieux ont été lancés. Il a même réussi à placer le dossier des MRE au centre des préoccupations du gouvernement de l’époque. Mais la gestion migratoire en général, dans notre pays, n’est pas exempte de défaillances, ou d’insuffisances. D’où la nécessité de la revisiter et de la réajuster à la lumière des nouveaux défis que connait la communauté.

Aujourd’hui, nous avons besoin d’une vraie vision à long terme de la migration marocaine. Une stratégie qui soit à même de répondre aux nouvelles attentes et aspirations des MRE, afin de consolider leurs liens d’attachement avec leur patrie tout en s’intégrant dans le pays d’accueil. Une vision ayant pour objectif aussi d’anticiper les mutations qui traversent le contexte international de la migration, pour cerner les opportunités et les conséquences pour le Maroc. Ces enjeux mettent le Maroc devant la nécessité d’adapter ses politiques publiques en la matière. Il est à signaler dans ce sens que Monsieur le Ministre Maazouz, pendant son court mandat, a lancé un vaste chantier pour l’élaboration d une stratégie à long terme de la migration marocaine. Il a fait participer à ce projet les trois institutions en charge directe de ce dossier, à savoir la Fondation, le CCME et le Ministère. Mais malheureusement ce chantier est à l’arrêt ou, pour rester optimiste, il accuse beaucoup de retard.

Maglor : Vous n’avez pas cité les réalisations de l’actuel gouvernement. Peut-on faire une évaluation objective de son action sur le dossier des MRE.

Abdelfattah Sahibi : Pour rester objectif, je ne peux pas faire d’évaluation car les priorités ne sont pas encore claires. Les MRE attendent des actions concrètes sur beaucoup de dossiers : l’amélioration des services, les langues et cultures Marocaines, l’accompagnement des MRE en cas de retour, surtout ceux en situation de vulnérabilité à cause des crises économiques dans certains pays d’accueil, la défense de leurs acquis, etc. Il y a également le problème de l‘encadrement religieux des jeunes en mal d’identité, la mobilisation des compétences pour le développement du pays, etc. Il y a autant de chantiers prioritaires, ouverts par les gouvernements précédents, qui attendaient une dynamique nouvelle et une accélération de mise en œuvre. Ce n’est pas encore le cas.

 

Plaidoyer pour un Haut Commissariat chargé des Marocains du monde

Maglor : Pourtant il ya au moins trois organismes qui travaillent directement sur ce dossier, on a même quelques fois l’impression qu’ils font la même chose.

Abdelfattah Sahibi : C’est vrai qu’Il existe des redondances et des duplications qui ne sont pas favorables à la rationalisation et à l’optimisation des synergies et des moyens disponibles. C’est pour cette raison qu’on a commencé, du temps de monsieur Maazouz, un grand travail de synergie avec la fondation et le CCME pour rendre plus performante et plus cohérente l’intervention des organismes en charge directe des affaires des MRE et éviter ainsi le gaspillage des ressources. Je ne sais pas où l’on en est sur ce chantier, mais les indicateurs sont au rouge.

Je crois que le temps est venu pour faire une vraie évaluation de tout le système institutionnel de gestion de ce dossier, car il y a un décalage entre les mutations qui affectent la migration marocaine et le dispositif institutionnel public en charge de sa gouvernance. Il faut noter que les facteurs d’une assimilation sociale sont déjà largement perceptibles au niveau des MRE. Ils renforceront, de plus en plus, leur appartenance au pays d’accueil, voire, si le Maroc n’innove pas dans sa manière de percevoir et d’interagir avec eux, le dépérissement du sentiment d’appartenance au pays d’origine. En plus, le dossier de 5 millions de Marocains vivant à l’étranger devrait être géré loin de toute surenchère politique, dans le cadre d’une vision à long terme qui ne dépend pas du temps d’un mandat de gouvernement.

L’idéal serait de fusionner le Ministère et la Fondation au sein d’un Haut Commissariat Chargé des Marocains du monde. Le CCME jouera son rôle d’organe consultatif avec une représentation démocratique de toutes les tendances de la communauté.

Maglor : Merci Monsieur Sahibi et au plaisir de s'entretenir avec vous une autre fois

Propos recueillis par Mohamed Labzioui

 

Une version pdf de l'entretien avec Abdelfattah Sahibi est disponible ici  

Dernière modification le dimanche, 23 novembre 2014 00:22