mardi, 22 juillet 2014 06:14

Exercer le métier de diplomate : Mohammed Chham, ancien consul général du Maroc

Après 39 années passées au service de la diplomatie marocaine, Mohammed Chham a quitté son dernier poste de Consul général à Pontoise en juin dernier pour faire valoir ses droits à la retraite. MagLor a souhaité que l’ancien consul puisse partager avec tous ceux qui l’ont connu et apprécié, mais aussi avec l’ensemble des Marocains résidant à l’étranger, le sens qu’il a forgé de la fonction de diplomate tout au long de sa riche carrière. Enretien

Mohammed ChhamMaglor : Dans l’exercice de vos fonctions de Consul Général, vous avez du connaître des épisodes difficiles à gérer et d'autres qui ont pu vous apporter de grandes satisfactions dans la réalisation de la mission d'intérêt général qui vous a été confiée. Parmi ces épisodes, difficiles ou agréables, pouvez-vous nous relater un que vous estimez difficile et nous parler d’un plus agréable, car il a mis en valeur la grandeur de la fonction diplomatique ?

Mohammed Chham : La carrière diplomatique ressemble à mon sens à un exercice où l’on doit de surfer sur une mer, tantôt calme, tantôt agitée, mais le but est de savoir rester sur sa planche pour s’en sortir avec tout ce que cela demande comme réflexe et patience. Avec cette comparaison, force est de souligner que les expériences ne se ressemblent pas mais s’enrichissent mutuellement. Plus elles sont dures, plus elles ajoutent une valeur au diplomate qui lui permet d’être plus vigilant et plus réfléchi.

La mission d’intérêt général, dont fait partie la diplomatie,  est par excellence la plus lourde des responsabilités et la plus noble lorsqu’elle est assumée avec sincérité. Elle est par conséquent un chemin avec ses roses et ses épines.

Mais avec un regard de diplomate en retraite, il serait difficile de se limiter de citer un ou deux exemples difficiles et agréables dans une carrière qui représente les deux tiers de sa vie. Mais pour rester dans le principe de votre question, je me permets de vous citer des exemples précis et d’autres d’ordre général. Des événements des plus difficiles vécus, je retiens un en 2004 à Bordeaux, quand j’ai eu à gérer un accident grave de la route. Croyez moi, ce n’était pas facile quand vous êtes réveillé à 6h00 du matin pour vous rendre sur place, pour voir des morts et visiter des blessés dans les hôpitaux, suivi par des journalistes qui vous posent des questions. En parallèle, des téléphones sonnaient de partout durant la journée, de responsables du Maroc, des familles des victimes, de la presse à qui il faut donner des réponses mesurées, car tout mot dit est publié le lendemain. Ceci en plein mois d’août, où j’ai été le seul vice consul, appelé à gérer un Consulat général avec un minimum de fonctionnaires, et que ce consulat demeure le dernier avant l’accès en territoire espagnol et Dieu sait le nombre de victimes causés pas des accidents sur cette route.

Le moment agréable est le résultat de la gestion de cet événement tombé un week end, ce qui n’a pas bloqué les services du consulat  et m’a permis de me déplacer sur les lieux pour m’enquérir de la situation des victimes et rencontrer le préfet de région et les responsables locaux. J’ai eu des félicitations à cette occasion du Ministère et de M. l’Ambassadeur de l’époque.

Dans un cadre général, je peux vous dire en toute sincérité que la plus grande satisfaction est le respect que j’ai gagné des responsables de mon Ministère, de mes compatriotes et des responsables locaux français, en assumant entièrement ma responsabilité envers la l’intérêt public, qui reste pour moi un devoir où je ne faisais jamais assez, avec un principe, « faire plus qu’hier et moins que demain ». Cette satisfaction est en plus une joie sublime, puisque la fin de ma carrière a été ornée par la distinction du Mérite National de Catégorie Exceptionnelle que Sa Majesté le Roi Mohammed VI m’a décernée et qui m’a été remise par Monsieur l’Ambassadeur lors de la cérémonie d’adieu le 20 juin dernier, date qui marque la fin d’une étape inoubliable de ma vie. Ce jour m’a confirmé ce respect, car plein d’émotion, par le nombre de personnes présentes, par l’hommage de M. l’Ambassadeur qui a honoré cette cérémonie et son discours, les témoignages des responsables français présents, dont le maire de Creil qui m’a remis la médaille d’or de sa ville, sans oublier les propos amicaux de nos compatriotes, intellectuels et associatifs, ou encore mes collègues du personnel,  nos consuls, leurs collaborateurs et ceux de M. l’ambassadeur.

Ceci étant, selon mon vécu professionnel, avec toute la fierté de voir bon nombre de compatriotes dynamiques sur divers plans et dans de multiples champs d’action, la déception est de voir des marocains dans certaines villes, encore rongés par la division due à de faux problèmes. S’il est vrai que par notre nature, on constate la joie et la convivialité dans des occasions festives, la réalité est autre dans la vie quotidienne et un temps précieux est malheureusement perdu à cause de différends qui affaiblissement l’action. Ceci au moment où notre pays a besoin de chaque Marocain pour promouvoir avec sincérité son image et défendre l’intérêt de la communauté marocaine. Cette division que j’ai constatée et essayé tant bien que mal de surmonter par des tentatives de rapprochement, n’est d’abord pas tâche aisée et n’est malheureusement pas dans l’intérêt de nos compatriotes. J’espère de tout mon cœur que chaque personne concernée, se remettra en question et que la sagesse et la fraternité finira par triompher.

 

Les qualités d’un diplomate ? Être curieux, avoir le sens du sacrifice, savoir gérer l’urgence, maîtriser les langues étrangères,  être courtois sans renoncer à l’expression de la vérité …

 

Maglor : Vous avez passé 39 ans de votre vie au service de l’Etat, quelles leçons tirez-vous de cette longue et riche expérience qui puissent servir demain à de jeunes diplomates marocains ?

Mohammed Chham : Je n’oublie pas que j’étais jeune au début de ma carrière de 39 années passée sous huit ministres. Comme cadre moyen, j’ai été à l’instar de mes égaux, encadré par des ainés, exigeants et sages qui m’ont guidé, comme des parents, dans le droit chemin, pour être curieux et apprendre comment réagir, en retenant d’eux les principes de sacrifice, de disponibilité et les réflexes face aux cas d’urgence, ce qui m’a beaucoup servi.

La différence est que l’information n’était pas abondante à cette époque, mais il fallait la chercher et la traiter, contrairement à nos jours où il y a une abondance et une diversité d’informations à porté de clics. Pour cette raison, je conseille aux jeunes diplomates de s’approcher de leurs ainés pour demander des conseils et écouter l’histoire de leur parcours, car l’expérience vécue sur le terrain, peut apporter ce que ne peuvent apporter les textes ou les diplômes. Ces contacts ne peuvent être que bénéfiques aux jeunes dans leur carrière, s’agissant en quelque sorte de la mémoire de la diplomatie marocaine telle qu’elle a existé. Je leur conseille également d’être outillés d’une culture générale, car nos interlocuteurs nous testent en partie sur ce volet, qui reflète la qualité du diplomate, sa façon de passer les messages et d’aborder les diverses questions.. Enfin, inutile de rappeler que les langues demeurent une nécessité pour la diplomatie dans notre monde globalisé, où mis à part des langues clés, on constate davantage un raisonnement par X nombre de millions de population parlent la langue X. Chaque langue supplémentaire maîtrisée est donc un atout et une valeur ajoutée. Je retiens ici l’exemple d’une femme ambassadeur d’un pays européen qui a exercé au Maroc et dans un autre pays arabe et qui a été choisie parmi plusieurs candidats comme ambassadeur de l’UE dans un pays du moyen orient, parce qu’elle parle un arabe littéraire parfait.

Maglor : Vos fonctions comprennent, à côté du volet purement administratif,  nombre de tâches protocolaires ou de médiations importantes (quid des relations avec l’environnement politique local, économique et associatif). Quelle était la proportion du protocolaire, de l'administratif et de l'intervention diplomatique purement dite ? Merci de donner un ou deux exemples.

Mohammed Chham : Tout d’abord, permettez-moi de rappeler que j’ai touché à plusieurs volets dans ma formation. Je suis diplômé en économie avec des volets en parallèle, notamment en sciences politiques, en histoire, droit et littérature, passée avec des professeurs éminents comme Samir Amin, Olivier Pastré, Alexandre Adler ou encore Jacques Marseille. Cette multidisciplinarité a été possible grâce à mon parcours d’autodidacte, qui m’a permis de suivre des études et d’évoluer à travers des concours. Durant mes études, j’ai travaillé en partie sur les questions d’l’immigration en France, avec ses volets politique, économique et social. Ceci dit, avant d’être nommé consul général,  ma carrière a connu des étapes différentes, aussi bien au Maroc qu’à l’étranger, où j’ai exercé dans quatre consulats généraux, à savoir ; trois en France et un aux Pays Bas.

Mes débuts  étaient dans l’action consulaire et sociale puis administrative. J’ai également géré des dossiers de coopération multilatérale,  avec les organismes des Nations Unies, des agences étrangères de coopération et des ONG installés au Maroc. Ces dossiers ont concerné notamment des questions qui me tiennent à cœur, comme la promotion des droits de la femme et de l’enfant, la sécurité alimentaire, la santé reproductive ou encore le développement de la coopération technique avec les pays du Sud. J’ai durant cette période fait partie de certains comités et commissions ayant relation avec les questions de population, de l’enfance et de la sécurité alimentaire. Durant cette dernière période se mêlaient, le suivi des programmes de coopération, des réunions interminables et une disponibilité maximum, sous des chefs immédiats dont je garde les meilleurs souvenirs, car ils avaient le principe de récompenser par le mérite. Ce passage dans la coopération multilatérale pendant quatre années, m’a boosté et m’a permis d’avoir chaque jour une vision globale des choses.

J’ai également exercé les fonctions de conseiller économique et commercial à Bordeaux,  suite aux instructions royales sur la relance de la diplomatie économique. Un stage bien chargé de 6 mois a été suivi en 2001 et sur place à Bordeaux, le travail était important, par sa quantité et sa qualité, compte tenu des relations liant le Maroc à la région d’Aquitaine. L’expérience acquise de cette fonction a été mise à profit, après mon retour à Rabat, lors de la formation annuelle des conseillers économiques, programmée par notre Ministère. J’ai fait également un passage à la Direction des Nations Unies qui m’a donné un plus pour atterrir par la suite à la Direction des Affaires Européennes, où j’ai géré d’abord le dossier des relations Maroc-France, puis dirigé le service des pays d’Europe Centrale et Orientale.

Durant ces étapes je ne me rappelle pas avoir quitté mon bureau aux horaires de sortie, compte tenu du volume de travail  et l’étroite collaboration, en grande partie  avec les cabinets du Ministre et des Secrétaires d’Etat et d’autres Ministères, notamment en période de préparation des visites officielles, des rencontres de haut tant niveau ou des commissions mixtes, sans oublier l’accompagnement des responsables en visite dans notre pays.

J’ai préféré m’étaler sur ces détails pour vous situer sur le chemin parcouru pour démontrer que dans la diplomatie se mêlent beaucoup de volets. L’administratif que vous invoquez dans votre question, peut être à mon avis bicéphale ; en l’occurrence ; une gestion quotidienne des questions  de nos compatriotes qui sollicitent des documents administratifs par le personnel et la gestion de ce dernier et son encadrement pour un meilleur accueil et service de qualité au profit de notre communauté, grâce à la responsabilisation, l’assiduité, l’écoute et l’information fiable.

La protocolaire, je peux l’étendre en plus de ce qui émane du cadre de mes activités et responsabilités au Ministère, à mes relations avec les autorités françaises que j’ai rencontrées durant ma fonction de consul général, relations auxquelles la diplomatie impose des principes de bien se tenir et de se contenir, car c’est l’image de son pays qu’on représente et qu’on est appelé à promouvoir, avec bien entendu la contribution au développement des relations bilatérales.

Cependant, la courtoisie dans les relations n’exclut pas la franchise, notamment sur l’intégrité territoriale du Maroc que j’ai abordée avec clarté comme droit historique mettant en exergue les efforts déployés par notre pays dans la légalité internationale pour une solution, avec en parallèle une sensibilisation sur les manipulations de cette question. A souligner que je gérais un poste consulaire sensible, le plus grand en France, couvrant cinq départements où dans certaines villes, les actions anti marocaines et la complaisance ne se cachent pas.

 

… mais aussi avoir des valeurs comme l’amour de la patrie, l’humilité, le respect de l’autre, la modestie, la sincérité et l’ouverture d’esprit

Maglor : La question précédente renvoyait aussi au double sens du mot diplomate. Un diplomate, c'est à la fois la personne officiellement chargée de représenter son pays auprès d'autorités étrangères et de défendre les intérêts des ressortissants de son pays. Mais le mot désigne aussi la personne qui sait mener des affaires et des négociations avec tact et habileté. Alors, être diplomate c'est quoi pour vous ? Un simple métier de représentation ou un savoir faire et un savoir être où se mêlent la sagesse, la patience, le respect de ses interlocuteurs, bref, pour vous, être diplomate c'est quoi et quelle est l'éthique d'un diplomate ? De manière résumée bien sûr.

Mohammed Chham : Les principes fondateurs de la diplomatie sont la défense des intérêts du pays et des ressortissants et bien entendu la contribution au développement des relations avec le pays d’accréditation. Et vos termes sont bien choisis que le diplomate doit savoir mener des négociations avec force et habilité.

Néanmoins, à mon sens et de par ma modeste expérience sur les multiples volets de la  diplomatie, cette dernière est d’abord une éducation et un nombre de valeurs comme l’amour de la patrie, l’humilité, le respect de l’autre, la modestie, la sincérité et l’ouverture d’esprit.

Ces principes doivent exister en parallèle avec la fermeté, le principe d’égalité de  traitement de nos ressortissants, le respect des textes, la lutte contre le clientélisme, les bons offices en cas de conflits et l’exigence du respect mutuel, aussi bien avec nos compatriotes qu’avec nos interlocuteurs.  A mon avis, je pense qu’à ce qui vient d’être dit, si on ajoute de la vigilance, le diplomate sera la personne qui saura faire taire les armes, comme dit l’adage

Les Marocains résidant à l’étranger sont aussi des ambassadeurs de leur pays.

Maglor : On dit souvent que les Marocains résidant à l'étranger sont des ambassadeurs de leur pays. Quelle est la part de vérité ou d’exagération dans cette affirmation ? S'agit-il d'une simple métaphore ? Mais qu'importe ! Le Consul Général du Maroc que vous avez été s'est-il appuyé sur cette ressource humaine pour valoriser l’image et les intérêts du pays ?
Avez-vous associé les MRE de votre circonscription aux décisions que vous avez été amené à prendre ? Autrement dit quelle a été leur participation à la dynamique consulaire ?

Mohammed Chham : Inutile de rappeler qu’un ambassadeur représente son pays pour donner sa meilleure image, sinon le reste est clair. Pour les marocains résidant à l’étranger, personne ne dit le contraire qu’ils sont des ambassadeurs de leurs pays, mais comme toute autre communauté, ils seront de bons ambassadeurs en donnant la bonne image de leur pays, le Maroc en tant que grande nation à l’histoire et à  la civilisation séculaires qu’il doivent connaitre et apprendre à leurs enfants, être patriotiques, sincères et fiers de l’évolution démocratique, du  développement tout azimuts et de la stabilité de notre pays, qui s’est imposé comme exemple à suivre. Je précise ceci, car  n’oublions que de tout temps et en tout lieu, ont existé des personnes qui visent un intérêt personnel en employant plusieurs facettes et en induisant en erreur.

Le parfait n’existe pas et je pars d’un principe, après avoir servi plusieurs générations de nos ressortissants durant ma carrière, de la citation de François de la Rochefoucauld « les gens ne vivraient pas s’ils n’étaient pas les dupes les uns des autres ». Mais le Maroc d’aujourd’hui est celui du rêve de ma génération et il n’y a plus de temps à perdre, car, notre pays mérite que chaque marocain, le représente à la hauteur de son image, de sa grandeur, de son identité et de sa place au concert des nations.

Je rends à cette occasion un vivant hommage aux marocains de toutes générations et de tous rangs, avec qui j’ai eu le plaisir de me concerter sur diverses questions dans des domaines multiples, pour défendre l’intérêt général, l’intégrité du pays et mener des actions diverses. J’ai trouvé en ces personnes, femmes et hommes,  la droiture, le dynamisme et le sens du patriotisme. J’en garderai de bons souvenirs car elles étaient sincères avec le principe qu’il y a un seul chemin si on aime son pays, comme a dit Sa Majesté le Roi, en substance dans ses discours, qu’il il n’y a pas de voie entre le patriotisme et la trahison. Tel est le principe dans ma vie en tant que citoyen et en tant que responsable et c’est le sentiment que je respecte en premier chez les gens. Le mot de la fin, je reste optimiste par ma nature.

Maglor : Merci Monsieur Mohammed Chham et bonne retraite active.

Propos recueillis par Mohamed Labzioui

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Dernière modification le dimanche, 23 novembre 2014 00:24