mardi, 10 octobre 2017 09:17

Jean Rochefort, l’homme à la moustache, nous a quittés

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Jean Rochefort, un des acteurs les plus populaires du cinéma français avec la série du "Grand blond" ou "Un éléphant ça trompe énormément", est décédé dans la nuit de dimanche à lundi à 87 ans, a annoncé sa fille Clémence lundi.

 

Au gré d’une filmographie comptant plus de 150 films, Jean Rochefort joua de tout, gentils et méchants, dans de grands comme de petits films, avec chaque fois une délectation manifeste.

Avec sa stature haute, sa voix chaude et, surtout, son éternelle moustache, il était l’un des comédiens les plus immédiatement reconnaissables du cinéma français. Il en était aussi l’un des plus aimés. Décédé dans la nuit de dimanche à lundi à l’âge de 87 ans, Jean Rochefort laisse en héritage une filmographie longue et variée, ainsi qu’une passion jamais tarie pour le métier. Il eut beau y faire ses débuts dans la vingtaine, ce n’est que la quarantaine venue qu’il goûta la célébrité.

Est-ce le fait d’avoir dû attendre si longtemps son heure de gloire qui lui permit d’apprécier celle-ci lorsqu’elle vint enfin ? Il reste que ces dernières années encore, alors que Jean Rochefort s’était fait plus rare, on pouvait toujours discerner cette étincelle dans son regard quand il jouait ; comme s’il jouissait en secret de chaque seconde passée devant la caméra. En 2016, il s’était fait retirer la vésicule biliaire et avait de nouveau été hospitalisé, au mois d’août. La famille n’a pas précisé les causes exactes de la mort.

Né à Paris en 1930 au sein d’un foyer aisé — son père cadre dans l’industrie pétrolière, sa mère comptable —, Jean Rochefort vécut une enfance troublée par la guerre, à Vichy.

« J’avais 14 ans. La première femme nue que j’ai vue était enchaînée, couverte de croix gammées et de crachats […] Devant le cortège, un “héros” — entre guillemets, car dans ces périodes troubles, les héros naissent comme les champignons après la pluie — tenait le bébé de cette jeune femme par les chevilles, comme un poulet. La foule était ivre de haine. J’ai envisagé de faire quelque chose, de la sauver, tel Don Quichotte, mais bien sûr, je me suis dégonflé », confiera-t-il à Michel Drucker en 2004.

Ironiquement, l’acteur était déjà associé au héros de Cervantes, pour n’avoir pu le jouer, dans l’adaptation inachevée de Terry Gilliam.

Mauvais élève, Jean Rochefort fit damner ses parents. Lorsqu’il décida, à 19 ans, de « monter à Paris » pour étudier à la mythique École de la rue Blanche (ou l’École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre), ces derniers ne s’y opposèrent pas. Il fut ensuite admis au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, où il fit la connaissance de Jean-Pierre Marielle, avec qui il collabora fréquemment au cours de sa carrière.

 

Les débuts 

D’emblée très occupé au théâtre, il débuta au cinéma dans de petits rôles, au milieu des années 1950. Ceux-ci gagnèrent en importance, tout en restant secondaires, au cours des années 1960, notamment avec la série Angélique. En 1972, après avoir amusé en méchant colonel Toulouse dans Le grand blond avec une chaussure noire, d’Yves Robert, il décrocha finalement un premier rôle, dans Les feux de la Chandeleur, film construit autour d’Annie Girardot, alors au faîte de sa popularité. En mari qui voit d’un mauvais oeil les positions gauchistes de son épouse, Rochefort fit merveille (Girardot et lui se retrouvèrent sur Le cavaleur).

En 1975, Bertrand Tavernier lui confia le rôle de l’abbé Dubois, premier ministre sous Louis XV, dans le féroce Que la fête commence !. Son interprétation délectable d’un être abject lui valut le César du meilleur acteur de soutien, en 1976. « Il a fait débuter de nombreux metteurs en scène et cinéastes pour les aventures les plus audacieuses. Jean adorait les personnages ambigus. Il a été magnifique dans tous ses rôles », de témoigner Tavernier auprès de l’AFP.

En 1976 toujours, Jean Rochefort, en mari tenté par l’adultère, connut l’un de ses plus gros succès populaires avec une autre comédie d’Yves Robert : Un éléphant ça trompe énormément (refait à Hollywood avec Gene Wilder). Une suite, Nous irons tous au paradis, parut en 1977.

Fait intéressant, cette oeuvre légère tint l’affiche en même temps que le drame Le crabe-tambour, de Pierre Schoendoerffer. Rochefort trouva là l’un de ses rôles les plus marquants : celui d’un officier de la marine qui, au large de Terre-Neuve, contemple la mort qui vient tout en espérant pouvoir régler un dernier compte. Bouleversante, sa composition tout en demi-teintes lui valut le César du meilleur acteur.

 

L’ami Leconte

Durant cette période eut lieu une rencontre décisive, avec le cinéaste Patrice Leconte, en l’occurrence. Peu mémorable, leur première collaboration, la comédie policière Les vécés étaient fermés de l’intérieur, n’en engendra pas moins une relation professionnelle et amicale des plus fructueuses, qui culmina en 1990 avec Le mari de la coiffeuse. Célébré tant par le public que par la presse, ce récit d’un homme qui épouse une coiffeuse afin de réaliser un fantasme adolescent lui mérita une reconnaissance internationale.

À RDL, Patrice Leconte déclarait : « Il était très, très rieur […] On avait convenu qu’on s’appellerait l’un l’autre quand on avait une nouvelle histoire drôle. À qui je vais téléphoner maintenant ? »

Ensemble, les deux hommes tournèrent Tandem (1987), Tango (1993), Ridicule(1996), Les grands ducs (idem), puis L’homme du train, long métrage émouvant qui, entre suspense d’atmosphère et étude de moeurs attendrie, conte l’improbable complicité qui s’installe entre un braqueur vieillissant (Johnny Hallyday) et un professeur à la retraite (Rochefort). C’était en 2002.

 

Les dernières années…

Par la suite, Jean Rochefort continua d’apparaître dans deux, voire trois films par année, parfois de manière fugitive. Après 2008 et un sprint professionnel sur les planches, à la télé et au cinéma, il ralentit considérablement la cadence.

Hormis une participation dans Astérix et Obélix : au service de Sa Majesté, Jean Rochefort ne tourna plus que deux films. En 2012, le très beau L’artiste et le modèle, de Fernando Trueba, le vit sculpteur aigri renouant avec l’inspiration. Paru en 2015, Floride, de Philippe Le Guay, où il campe un octogénaire atteint de la maladie d’Alzheimer, aura été son chant du cygne.

Là encore, ce grain de voix unique, mais cette lueur au creux de ses yeux qui commençait à vaciller…

Au Journal du dimanche, il confia à l’époque : « Il y a des moments où je suis content que [la mort] arrive. Le corps le demande, et la tête parfois aussi. Mais on n’a pas envie de faire du chagrin aux autres. »

 

François Lévesque (Le Devoir)