mercredi, 21 décembre 2016 19:20

Les enjeux de la réintégration du Maroc dans l’Union Africaine

Écrit par Paul Khouri

Pour le journaliste libanais Paul Khouri, le Maroc est en bonne posture pour réintégrer l'Union Africaine et raviver l'institution panafricaine.

 

La réintégration du Maroc dans l'Union africaine (UA), telle que prévue par l'article 29 de son acte constitutif, document remis le 22 septembre par Rabat à la présidente de la Commission de l'UA, semble plus compliquée que prévu.

Le 27 novembre dernier, le ministère des Affaires étrangères du Maroc a publié un virulent communiqué contre la chef de la Commission de l'UA, la Sud-africaine Nkosazana Dlamini-Zuma, l'accusant de « tenter de contrarier la décision du Maroc de regagner sa place naturelle et légitime au sein de sa famille institutionnelle panafricaine ».

Rabat dénonce notamment sa lenteur dans la diffusion de la demande de réintégration du Maroc aux autres membres de l'UA et l'accuse de faire « obstruction » aux lettres de soutien au Maroc de la part des États membres. Cette crise n'est pas sans raviver un vieux contentieux : le Sahara occidental. En témoigne le fait que Rabat ait claqué la porte du dernier sommet arabo-africain le 23 novembre dernier après avoir vu des membres d'une délégation de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) dans les locaux du bâtiment.

 

De vieilles rivalités

Le Sahara occidental, territoire entre le Maroc, l'Algérie et la Mauritanie, considéré comme « la dernière colonie d'Afrique », n'a en effet cessé d'empoisonner les liens entre le Maroc et ses partenaires africains. Le front Polisario, créé en 1973, a proclamé l'indépendance de la République sahraouie en 1976. L'UA est la seule organisation internationale à reconnaître cette entité, notamment sous l'impulsion de l'Algérie, principal bailleur de fonds de l'institution panafricaine, qui soutient les indépendantistes sahraouis au nom de « l'autodétermination des peuples ». La RASD est intégrée dans l'UA depuis 1982, provoquant le départ du Maroc en 1984.

Depuis, Rabat a toujours contourné l'organisation panafricaine, dont les sommets étaient qualifiés par le roi Hassan II de « conférences tam-tams ». Sous Mohammad VI, pris d'un tropisme africain dont son père semblait dépourvu, les liens se sont ravivés sous forme d'accords bilatéraux entre Rabat et les pays d'Afrique de l'Ouest et subsahariens. Cette diplomatie économique a constitué la stratégie de Rabat pour gagner des soutiens dans son conflit avec les Sahraouis. L'illustration en est d'ailleurs l'actuelle présence du roi du Maroc au Nigeria, dont l'enjeu principal est de savoir si les accords commerciaux conclus pourront provoquer un changement dans le soutien de Lagos à Alger.

Pour Rabat, il convient en effet de briser l'axe Alger-Lagos-Pretoria. L'Afrique du Sud, qui au début de son indépendance en 1994 entretenait de bonnes relations avec le Maroc, a reconnu la RASD en 2004, provoquant le retrait de l'ambassadeur marocain. À l'époque, l'actuelle présidente de la Commission de l'UA, Nkosazana Dlamini-Zuma, était ministre des Affaires étrangères de l'État sud-africain. Elle représentait de plus la frange pro-Polisario au sein du parti du Congrès national africain, politique qu'elle poursuit dans l'institution panafricaine, car l'intégration du Maroc dans l'UA pourrait aboutir à l'exclusion de la RASD.

 

Les alliés du Golfe

En attendant, toutes les chances semblent être du côté du Maroc pour intégrer l'UA. Pour ce faire, Rabat a besoin de l'accord des deux tiers des États membres, soit 36 sur 54. Ayant formulé officiellement sa demande de réadmission en septembre dernier, le royaume se vante d'avoir déjà recueilli les voix nécessaires à son entrée. En outre, Rabat a obtenu en juillet dernier une motion de 28 États membres stipulant qu'ils « entendent œuvrer pour que ce retour légitime soit effectif dans les meilleurs délais et agir en vue de la suspension prochaine de la République arabe sahraouie démocratique ». La toile économique tissée par le Maroc semble porter ses fruits, et il ne lui manque plus que 8 voix pour provoquer l'exclusion de la République sahraouie de l'organisation panafricaine.

Dans la balance des coûts et des avantages, bon nombre de pays africains considèrent qu'il y a plus de bénéfice à faire des affaires avec Rabat qu'à soutenir les Sahraouis. Et le royaume alaouite n'est pas isolé. Il draine avec lui tous ses alliés du Golfe. Ces derniers, l'Arabie saoudite, Oman, les Émirats arabes unis, Qatar et Bahreïn, ont aussi quitté le sommet arabo-africain en guise de solidarité avec le Maroc, faisant ainsi capoter les projets d'investissements colossaux des pays du Golfe vers l'Afrique.
En comparaison, Alger ne semble pas pouvoir conserver son influence durablement. Pris dans une crise économique par sa dépendance au pétrole et une sclérose politique, il lui sera difficile de rivaliser avec Rabat qui a enfin réussi à incarner la porte vers l'Afrique.

Ces développements surviennent dans un contexte où l'UA peine à fonctionner sainement, sur fond de mauvais bilan pour sa présidente. L'institution est toujours financée à 92 % par des donateurs extérieurs, montrant le peu d'intérêt qu'expriment les chefs d'État africains à son égard. Enfin l'UA n'a pas réussi à faire entendre sa voix dans les différents conflits politiques sur le continent.
Bilan désastreux de l'Union africaine et de sa présidente, doublé d'une perte d'influence de l'Algérie : Rabat semble avoir toutes les cartes en main pour raviver l'institution panafricaine avec son dynamisme économique et ses alliés du Golfe.

 

Paul Khouri - L'Orient-Le Jour - Beyrouth (Liban)