L'espoir de la jeunesse algérienne

Mobilisés depuis le début, les étudiants sont au cœur du mouvement de contestation en Algérie. S'ils ont réussi à obtenir la démission du président Abdelaziz Bouteflika, ils ne comptent pas s'arrêter de manifester avant d'obtenir l'assurance d'un changement en profondeur dans leur pays.

(Radio Canada) - « Les étudiants s’engagent; système dégage! » « Onetwothree,… Viva Algérie! ». Assis par terre devant le grand portail de l’Université d’Alger 1, une centaine d’étudiants scandent les slogans popularisés depuis le début du mouvement.

La veille, la traditionnelle manifestation du mardi des étudiants devant la Grande Poste a été perturbée par l’intervention des brigades antiémeutes de la police.

Pour la première fois depuis février, les policiers ont utilisé la force, armés de canons à eau et de gaz lacrymogènes, pour empêcher les étudiants de marcher.

Plusieurs d’entre eux ont même été arrêtés.

Des policiers et un camion blindé utilisés lors d'une manifestation.

Alors, les jeunes militants ont décidé de multiplier les actions, d’en mener tous les jours, pour bien montrer qu’ils ne se laisseront pas intimider.

Au milieu du groupe, devant la fac centrale, Fériel Belouchrani explique : « On est là pour dire qu’on n’a pas peur et qu’on va continuer à sortir, coûte que coûte, malgré les obstacles devant nous. »

Avant la grève, Fériel étudiait les mathématiques. Elle n'a que 21 ans. Et, explique-t-elle, elle n'a connu qu’un président : Abdelaziz Bouteflika. « Je pense que je n’ai jamais entendu sa voix, précise-t-elle, jamais entendu un de ses discours. »

Victime d’un accident vasculaire cérébral en 2013, Bouteflika a perdu l’usage de la parole et est cloué à un fauteuil roulant. Plusieurs observateurs le considéraient comme un président de façade, une marionnette manipulée par les hauts dirigeants de l’armée. L’annonce de sa candidature, pour un cinquième mandat, a fait déborder le vase du ras-le-bol algérien.

Le soulèvement massif de la population, tous les vendredis, a finalement eu raison de ce président, poussé vers la sortie par le chef d’état-major de l’armée. Mais loin de se satisfaire de cette concession, la jeune étudiante se sent aujourd’hui plus que jamais légitimée dans ses exigences d’un changement en profondeur à la tête de l’État. "Ce qui me dérange, moi personnellement, c’est que des gens s’enrichissent et prennent le pouvoir alors qu’ils n’ont pas été élus. Ils sont tous malhonnêtes et cherchent à s’enrichir au détriment du peuple." (Fériel Belouchrani, étudiante de mathématiques, Université d'Alger 1)

Enroulée dans un drapeau algérien, Fériel Belouchrani marche avec un groupe de copains rencontrés au fil des manifestations. Ils se dirigent vers la Grande Poste, épicentre de toutes les manifestations. L’endroit est situé à cinq minutes à pied de l’université.

Rassurée par la foule qui s’y trouve, Fériel scande avec ses amis les slogans de ce qu’elle appelle déjà la révolution. Une révolution qui a, selon elle, permis d’établir des ponts entre les générations. « Venir ici, ça fait chaud au cœur. On voit des vieux, des jeunes. Tout le monde se sent concerné et sent qu’il doit réagir », dit-elle.

La jeune militante l’avoue, elle a désormais hâte aux vendredis, jours où des millions d’Algériens, issus de toutes les couches de la population, descendent en masse dans les rues des principales villes du pays depuis le 22 février.

Une jeune femme et son pèreL

Chez les Belouchrani, la contestation est une affaire de famille. Le père de Fériel, sa mère, sa grande sœur et même son frère de 13 ans sortent manifester tous les vendredis.

Dans le salon, devant la télé qui diffuse un match de foot où s’affrontent l’Ajax d’Amsterdam et la Juventus de Turin, la famille discute politique.

Morad, le père, évoque ses années universitaires pendant lesquelles il militait pour la cause berbère. Il a gardé un goût amer des soulèvements des années 1980 et de celui de 2001. Des occasions ratées, selon lui.

Il regarde toutefois avec tendresse et admiration sa fille de 21 ans défendre avec passion le mouvement actuel. Comme sa fille, il est convaincu que cette fois est la bonne et que la technologie y est pour beaucoup. « Je ne sais pas si c'est à cause des réseaux sociaux et d’Internet, mais je constate que la jeunesse a une longueur d’avance sur nous. Nous, à notre époque, on était dans le rêve, dans le virtuel. Alors qu’eux, avec le virtuel, ils sont dans la réalité. »

Je voudrais, pour mes enfants, une Algérie nouvelle. Une bonne Algérie. Une Algérie qu’ils construiront eux-mêmes. On va les aider, les guider, car on aime l’Algérie. Mais on préfère qu’elle soit construite par cette merveilleuse jeunesse.

 Morad Belouchrani, père de Fériel

S’ils ont les pieds fermement ancrés dans le réel, Fériel et ses amis se permettent tout de même de rêver. Assis à la terrasse d’un café, non loin de la Grande Poste, leurs yeux se mettent à briller lorsqu’ils se permettent de se projeter dans l’avenir.

« Quand on est petite, on rêve d’être une princesse, explique Fériel, mais en grandissant, nos rêves changent. Maintenant, mon seul rêve, c'est que l’Algérie regagne sa liberté. Je rêve d’une Algérie meilleure, honnête, démocratique et libre. »

Jean-François Bélanger est correspondant de Radio-Canada à Paris