Le renoncement de Bouteflika, une manœuvre politique en trompe-l'oeil

L'annonce du retrait de la candidature de Bouteflika à un cinquième mandat est applaidie en Algérie comme une victoire du peuple. Elle l'est certainement car le pouvoir en place a du fléchir. Mais, ce n'est pas encore l'issue du combat mené par la population algérienne qui se rend compte de la supercherie du clan qui détient les leviers politiques et financiers du pays. Dans le quotidien libanais "L'Orient-Le jour", David Nassar analyse bien la situation. Pour lui, "le pouvoir algérien accepte la transition... à la condition qu’il la dirige".

Manœuvre du pouvoir ou réelle concession ? Le président algérien Abdelaziz Bouteflika a annoncé lundi soir renoncer à être candidat à un cinquième mandat. La surprise est survenue dans une lettre de la présidence attribuée à M. Bouteflika, qui ne s’est pas adressé de vive voix aux Algériens depuis son accident vasculaire cérébral (AVC) en 2013. « Il n’y aura pas de cinquième mandat » et « il n’y aura pas d’élection présidentielle le 18 avril prochain », a annoncé M. Bouteflika, reportant sine die l’élection. Une « conférence nationale inclusive et indépendante (...), équitablement représentative de la société algérienne comme des sensibilités qui la parcourent, (…) fixera souverainement la date de l’élection présidentielle à laquelle » M. Bouteflika « ne sera en aucun cas candidat ». Cette « conférence nationale » devra également superviser la transition et rédiger une nouvelle Constitution, qui sera soumise à un référendum.

La position prise par M. Bouteflika, au lendemain de son retour en Algérie après deux semaines d’hospitalisation en Suisse, officiellement pour des « examens médicaux », ressemble à une concession de la part du pouvoir, mais a tout de même des allures d’une manœuvre politique. Elle entretient le flou sur les intentions réelles du président et sur la forme de cette transition à court et moyen terme. Le président Bouteflika adopte une position claire sur la symbolique représentée par le cinquième mandat. Mais mis à part le renoncement à la candidature et le report des élections, l’annonce de lundi soir ne diffère pas de celle qui avait été faite le 3 mars. Reconnaissant pour la première fois les manifestations dix jours après leurs débuts, le président Bouteflika promettait « une élection présidentielle anticipée » à laquelle il n’aurait pas été candidat, « s’il était élu », et dont la date aurait été fixée par une « conférence nationale » lancée après le scrutin.

En s’engageant lundi soir « à remettre les charges et les prérogatives de président de la République au successeur que le peuple algérien aura librement élu », la présidence indique, en fait, que M. Bouteflika restera chef de l’État au-delà de l’expiration de son mandat le 28 avril prochain. En d’autres termes, et en reportant sine die les élections, le président Abdelaziz Bouteflika rend la problématique du cinquième mandat totalement stérile, qu’il s’engage à le terminer ou pas, dans la mesure où sa décision lui permet, de facto, de « prolonger le quatrième mandat », selon les termes employés par le journal algérien el-Khabar, et ce jusqu’à une date indéfinie.

Le pouvoir veut gagner du temps

De plus, aucun calendrier n’a été établi pour la formation de la « conférence nationale », qui devra seulement « s’efforcer de compléter son mandat avant la fin de l’année 2019 ».

D’où la question qui se pose désormais de savoir si cette annonce est une réelle concession du pouvoir algérien aux manifestants ou bien une tactique visant à gagner plus de temps pour trouver un remplaçant à M. Bouteflika, qui est la clé de voûte d’un système de pouvoir complexe, partagé entre des politiques, des hommes d’affaires et des militaires. « Même si c’est une victoire pour le peuple algérien, le renoncement au cinquième mandat n’est pas une réelle concession du pouvoir, c’est une manœuvre en trompe-l’œil », estime Dalia Ghanem-Yazbeck, analyste au Carnegie Middle East Center à Beyrouth et spécialiste de l’Algérie, interrogée par L’Orient-Le Jour.

Cette « conférence nationale », qui jouerait simultanément les rôles de gouvernement provisoire et d’assemblée constituante, sera « présidée par une “personnalité nationale indépendante” choisie par le régime », ajoute la chercheuse, qui souligne que si « le régime renonce à un cinquième mandat », il veut néanmoins « établir les règles du jeu pour la transition ». Lakhdar Brahimi, ancien ministre des Affaires étrangères (1991-1993) et ancien envoyé spécial de l’ONU et de la Ligue arabe pour la Syrie (2012-2014), qui affirmait à Jeune Afrique en décembre dernier qu’« en Algérie, personne ne conteste vraiment Bouteflika », devrait présider la « conférence nationale » selon Reuters. L’agence cite une « source gouvernementale » algérienne, et indique que la « conférence nationale » doit réunir des représentants des manifestants qui défilent depuis trois semaines dans les grandes villes ainsi que des vétérans de la guerre d’indépendance.

Pas de base légale

Aucun texte – Constitution ou loi – n’est invoqué dans le message de M. Bouteflika pour reporter la présidentielle. Cela s’explique par le fait qu’« il n’y a pas de base légale pour reporter les élections. En cas de crise politique, la Constitution algérienne est partiellement ineffective », indique à l’AFP Fatiha Benabou, spécialiste de droit constitutionnel et professeure à l’université d’Alger. Cette réalité constitutionnelle ne fait que renforcer le caractère flou de l’avenir proche.

Dans ce contexte, les revendications du mouvement de contestation, qui dure depuis trois semaines et dont l’élément déclencheur avait été l’annonce de la candidature de M. Bouteflika, ont rapidement mué, passant d’un refus catégorique du cinquième mandat à un rejet du système politique. L’annonce de lundi soir, d’abord saluée par quelques manifestants, n’a pas calmé les esprits. Hier, des milliers de manifestants se sont rassemblés dans plusieurs villes du pays pour exiger des réformes immédiates et rejeter la prolongation du 4e mandat. « Le peuple algérien ne se démobilise pas, les appels à manifester vendredi prochain ont été lancés. La rue ne se tait pas », observe Mme Ghanem-Yazbeck. Les Algériens ont sans doute perçu la concession politique du régime comme étant la nature même de la manœuvre politique.

David Nassar