Algérie : un vendredi 8 mars décisif

Ce vendredi 8 mars est annoncé comme décisif dans la crise qui traverse l'Algérie de Bouteflika. C'est en effet le premier vendredi depuis l'annonce de sa candidature pour un cinquième mandat, alors qu'il gît impotent et gravement malade sur le lit d'un hôpital de Genève.

Le clan Bouteflika a tenté ce jeudi de reprendre la main sur une situation qu'il n'a pas prévue et qui le dépasse. Cette tentative suffira-t-elle a retourner l'opinion publique ? Les analystes n'y croient pas trop.

(AFP) - Abdelaziz Bouteflika, a mis en garde jeudi – à la veille de nouvelles manifestations qui s'annoncent importantes contre sa candidature à un cinquième mandat – contre une possible « infiltration » de la contestation, susceptible de provoquer le « chaos ».

Dans un message (écrit par qui ?) publié par l'agence de presse officielle APS, le président Bouteflika salue d'abord la « maturité » de ceux qui manifestent depuis le 22 février en Algérie pour « exprimer pacifiquement leurs opinions », sans jamais évoquer le mot d'ordre principal : le rejet de sa candidature à l'élection présidentielle.

Il appelle ensuite « à la vigilance et à la prudence quant à une éventuelle infiltration de cette expression pacifique par une quelconque partie insidieuse, de l'intérieur ou de l'extérieur, qui pourrait [...] susciter la "Fitna" [discorde] et provoquer le chaos ».

Confronté dès l'annonce de sa candidature à une contestation inédite depuis qu'il a été élu pour la première fois en 1999, M. Bouteflika n'a pas expliqué qui était susceptible d'être cette « partie insidieuse ».

Son message a été publié à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes du 8 mars, qui coïncidera avec un troisième vendredi de mobilisation partout au pays.

Réfutant toute « logique d'intimidation » dans ses propos, le chef de l'État algérien a exhorté ses concitoyens, « et en premier lieu les mères, à veiller à la préservation de l'Algérie en général, et de ses enfants en particulier », rappelant la « tragédie nationale » de la décennie de guerre civile (1992-2002).

Il a également évoqué les crises provoquées par le terrorisme dans les pays autour, dénoncé les « haineux à l'étranger » qui « regrettent » que l'Algérie n'ait pas été touchée par « la déferlante du printemps arabe » – des « cercles » qui, selon lui, « n'ont jamais cessé de conspirer contre notre pays ».

Alger dément la dégradation de l'état de santé de Bouteflika

Âgé de 82 ans, M. Bouteflika est affaibli par les séquelles d'un accident vasculaire cérébral qui l'ont empêché depuis 2013 de s'adresser de vive voix à ses concitoyens et ont rendu ses apparitions publiques rares.

Il est officiellement hospitalisé à Genève, en Suisse, pour des examens médicaux, et son retour n'était toujours pas été annoncé jeudi soir. Son directeur de campagne s'est néanmoins voulu rassurant.

Les « examens médicaux périodiques » auxquels il se soumet depuis plus de 10 jours « sont en voie d'achèvement » et sa santé « n'inspire aucune inquiétude », a assuré mercredi son directeur de campagne, Abdelghani Zaalane, dans un entretien accordé au quotidien algérien El-Khabar.

Les récentes informations de presse faisant état d'une dégradation de son état de santé « sont sans fondement », a-t-il assuré.

Mercredi, l'ordre des médecins d'Algérie avait rappelé au Conseil constitutionnel que les certificats médicaux délivrés aux candidats à la présidence doivent répondre aux « règles de déontologie médicale » et que les médecins les rédigeant doivent être « inscrits au tableau de l'ordre des médecins ».

Les avocats interpellent le Conseil constitutionnel

Jeudi, la contestation s'est poursuivie, notamment dans la capitale, où les manifestations – officiellement interdites depuis 2001 – sont désormais quasi quotidiennes.

Un millier d'avocats du barreau d'Alger se sont rassemblés jeudi devant le siège du Conseil constitutionnel – qui étudie, depuis le 4 mars, les dossiers de candidatures à la présidentielle – en réclamant qu'il invalide celle du chef de l'État.

Défilant sur environ 1,5 km, les avocats, portant des robes noires et brandissant des drapeaux algériens, sont parvenus à franchir – au prix de quelques bousculades, mais sans heurts – plusieurs cordons de police pour parvenir au Conseil constitutionnel.

« Nous demandons au Conseil constitutionnel d'assumer ses responsabilités. [...] Cette candidature est irrecevable », a expliqué à l'Agence France-Presse (AFP) Me Ahmed Dahim, membre du conseil de l'ordre des avocats d'Alger, alors que ses confrères scandaient « Non au cinquième mandat! ».

Leurs confrères de Constantine, en grève depuis la veille, se sont aussi rassemblés devant le tribunal de la troisième ville du pays.

Le Conseil constitutionnel doit statuer sur les candidatures avant le 14 mars. M. Bouteflika a perdu au cours des dernières 24 heures le soutien, qui lui est habituellement acquis, des trois importantes associations liées à la guerre d'indépendance dont il est un ancien combattant, selon des communiqués publiés dans les médias locaux.

Les journalistes dénoncent les pressions

Plusieurs dizaines de journalistes – de médias privés et publics de la presse écrite ainsi que du secteur de l'audiovisuel – se sont également rassemblés pour le deuxième jeudi consécutif sur la place de la Liberté de la presse, dans le centre d'Alger, pour protester à nouveau contre les « pressions » exercées selon eux par leur hiérarchie dans leur couverture du mouvement de contestation.

Ils entendent également afficher leur solidarité à l'égard des quotidiens arabophones Echorouk et El-Bilad, qui, selon certains de leurs journalistes, sont privés depuis plusieurs jours de publicité institutionnelle, en représailles à leur couverture de l'actualité.

La police, qui a arrêté une dizaine de journalistes lors de la précédente manifestation, n'est pas intervenue jeudi.

Des assemblées générales, devant réunir enseignants et étudiants, devaient également se dérouler jeudi dans plusieurs universités partout au pays pour débattre notamment du déclenchement de mouvements de grève.

Sur les réseaux sociaux, le mot-clic « #Mouvement du 8 mars » appelle à une mobilisation massive vendredi.