Algérie : «Quand les mères défilent avec les enfants, c'est une révolution»

Jeunes, ils portent le drapeau algérien en cape, façon Zorro. Ou le drapeau berbère. Ou les deux, l'autre noué en bandeau. Plus âgés, messieurs et dames s'en drapent avec dignité. Sur leur tenue de tous les jours, leurs habits du dimanche, les costumes traditionnels venus de toute l'Algérie. Un fleuve qui descend la rue Didouche Mourad vers la Grande Poste, les plus petits dans les poussettes avec maman, l'aîné sur les épaules de papa agitant son fanion. Fleuve tranquillement inéluctable et souriant qui passe devant les cafés ouverts, grossi de toutes les rivières descendant des hauteurs d'Alger avant de longer la mer. Un reportage de Pierre Challier, envoyé spécial du quotidien La Dépêche.

La grande prière finie, les dizaines de milliers déjà mobilisés le matin deviennent maintenant des millions, en rangs serrés mais fluides, reprenant en chœurs puissants «C'est notre pays et on va faire ce que le peuple veut». Pacifiques depuis le 22 février, leurs capes revendiquent pour seules épées des pancartes. Assassines pour promettre des chaînes aux «voleurs». Ou impératives au bout des bras. Déclinant tous les «dégagez» possibles.

«L'Algérie, si toi tu l'aimes pas, tu la quittes» ; «Départ immédiat et inconditionnel du pouvoir et de tout le système» poursuit un panneau noir. «Ce n'est plus aux jeunes de se noyer en Méditerranée pour échapper à ce pays où vous avez tué leur avenir, maintenant c'est à vous de prendre le bateau», traduit Ali, sur son carton en arabe. Et tous ignorent dans le ciel la tension que porte le ballet des hélicoptères auquel répond, de nouveau, la chorégraphie des drapeaux faisant houle devant la Grande Poste.

«Avec ce mouvement – Hirak – c'est la première fois que l'on voit défiler côte à côte ces drapeaux algériens et berbères», souligne Moktar. Militant du Rassemblement Action Jeunesse, Kebbi Saad pince l'étoffe de son voisin : «ça, c'est notre emblème national, le drapeau de l'Algérie, nous le respectons tous. Le drapeau berbère, lui, c'est notre identité», explique-t-il, touchant ses couleurs qui disent le bleu de la Méditerranée, le vert de la montagne, l'or du Sahara et l'homme libre, en rouge.

Les racines, le passé et l'histoire, partout présents ce vendredi. Sur une façade, les portraits des «martyrs de la guerre d'indépendance» sont là pour «souligner qu'ils ont été trahis par ceux qui prétendent les représenter». Et en cette veille de 20 avril, date du Printemps berbère de 1980, la Kabylie dépose des fleurs aux pieds des victimes de la répression de 2001. «Sortir du roman national pour écrire ensemble notre vraie histoire» : le vœu d'un vieux monsieur.

«On exorcise notre souffrance»

Tambours, chants, danses, débats, concours de slogan toujours plus inventifs pour mettre les rieurs de son côté… Un vendredi comme une fête de famille, fusionnant toutes les identités algériennes en un seul corps d'accord pour changer de tête ? L'image… «mais ce n'est en rien une fête, on exorcise notre souffrance par le rire», corrige un monsieur.

À côté de lui, Amel, son mari, leurs enfants. Sachant que le loyer de l'appartement se paye d'avance pour un an, en liquide… «La vie est dure mais maintenant, le vendredi, on l'attend toute la semaine et il devient chaque fois plus important», dit-elle. «En 1988, les femmes ont manifesté contre l'armée, dans la décennie noire contre les islamistes, dans notre pays elles n'ont jamais demandé la permission à personne, pour sortir dans la rue, défendre l'indépendance, la liberté. À partir du moment où les mères de famille sortent avec leurs enfants, les petits-enfants, c'est la révolution», tranche Zazi Sadou, ancienne porte-parole du Rassemblement algérien des femmes démocrates. Une jeune fille la reconnaît. «Tous vos discours m'ont motivée !», l'embrasse-t-elle. Reviennent les mots de Fadhila, 85 ans, la veille, que répète un vieux monsieur à des jeunes : «vous allez finir la révolution que ce pouvoir nous a confisquée, il y a plus de 50 ans…»

Pierre Challier

En savoir plus: