Tunisie : premier débat télévisé de l'histoire du pays pour la présidentielle

A quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle, le pays a connu samedi soir le premier débat télévisé de son histoire. Un rendez-vous millimétré qui a vu huit candidats répondre à des questions tirées au sort. Malgré l'absence d'interaction directe entre les prétendants, ce débat s'inscrit dans l'élan démocratique né de la révolution de 2011.

(AFP) - Concentrés, studieux: huit des 26 candidats à la présidentielle tunisienne ont exposé samedi leur credo lors de la première de trois soirées de débat télévisé, un événement très rare dans le monde arabe.

A huit jours du premier tour de scrutin, ce débat a été salué comme «historique» et comme «un moment de fierté» par des Tunisiens rassemblés dans des cafés ou commentant l’émission en direct sur les réseaux sociaux.

Pendant deux heures et demie, debout derrière leurs pupitre, les postulants ont répondu à des questions tirées au sort et posées par deux journalistes modérateurs.

A l’origine, ils devaient être neuf, mais le candidat et homme d’affaires controversé Nabil Karoui était absent, emprisonné pour blanchiment d’argent depuis le 23 août. Il s’est cependant invité dans le débat en tweetant pendant la soirée.

«Ce soir on me prive de mon droit constitutionnel de m’exprimer face au peuple tunisien. Et ça ose parler d’élections démocratiques et transparentes en l’absence du principe élémentaire d’égalité des chances», a-t-il écrit.

Les autres candidats, parmi lesquels l’islamiste Abdelfattah Mourou, l’ancien Premier ministre Mehdi Jomaa et la passionaria anti-islamiste Abir Moussi, le militant des droits de l’Homme Mohammed Abbou, n’ont pas évoqué l’absent.

Sécurité, diplomatie, libertés publiques, questions économiques et sociales... L’éventail était large et chacun disposait de 90 secondes pour répondre, temps de parole impitoyablement ponctué par des bips lorsqu’ils menaçaient de déborder.

L’émission s’est achevée au bout de deux heures, et chacun a pu, pendant 99 secondes, présenter ses grandes lignes et son credo pour ses 100 premiers jours de présidence.

- Fort intérêt -

Présenté par les organisateurs comme «l’événement» de la campagne électorale et comme un «tournant» dans la vie politique de la Tunisie, pays pionnier du Printemps arabe, le débat, retransmis sur onze chaînes de télé et une vingtaine de radio, a suscité un fort intérêt.

De nombreux Tunisois s’étaient ainsi donné rendez-vous dans des cafés de la capitale pour regarder l’émission.

Dans un de ces cafés, dont les chaises débordaient sur la rue, plusieurs dizaines de spectateurs - en majorité des jeunes- ont regardé jusqu’à la fin, sans décrocher, l’exercice politique un peu convenu.

«C’est encore flou pour moi, je n’arrive pas à trouver mon candidat. Ils font des réponses standard», expliquait Imen, une jeune femme.

«Historique !», exultait de son côté un internaute sur twitter tandis que d’autres s’agaçaient des imprécisions ou des questions posées.

Selon le politologue Ziyed Krichen, de nombreux électeurs, désarconnés par le nombre pléthorique de candidats et les enjeux difficiles à cerner, pourraient se décider grâce au débat. «Ca va probablement se jouer durant les trois débats télévisés, sur peu de choses, et quelques milliers de voix pourraient changer radicalement le visage du pays», estimait-il avant la diffusion de l’émission.

- Une quasi première -

L’opération mobilise depuis des semaines les médias audiovisuels publics et privés, ainsi qu’une ONG spécialisée dans le débat politique.

Solennellement intitulée «La route vers Carthage. La Tunisie fait son choix», l’émission était aussi retransmise sur des chaînes de télévision irakienne, libyenne ou algérienne.

«C’est un premier pas qui servira d’inspiration»,dans un monde arabe où «la culture du débat n’a pas encore sa place», espère Belabbes Benkredda, de l’ONG partenaire, Munathara.

«Souvent dans le monde arabe, quand on parle compétition, on sait d’avance qui gagne à la fin, avec 99,99%. Aujourd’hui, on ne sait pas qui va gagner», estimait pour sa part Lassad Khedder, un représentant d’un syndicat de chaînes de télévision privées, co-organisateur de l’événement.

En 2012, 15 mois après le renversement du président Hosni Moubarak par un mouvement de contestation inspiré par la révolution tunisienne, l’Egypte avait organisé un duel télévisé, qualifié alors d'«historique», entre seulement deux favoris des 13 candidats à la présidentielle.

Dimanche et lundi soir, les 17 candidats tunisiens restants, divisés en deux groupes, débattront à leur tour devant les caméra.


(RFI) - Deux heures d’émission, des prises de parole chronométrées pour les huit candidats présents, et des thématiques imposées par un tirage au sort. La mécanique de l’exercice, animé par deux journalistes, n’a souffert d’aucun accroc.

Seule ombre au tableau, l’absence peu justifiée de Nabil Karoui, pourtant désigné pour s’exprimer mais en prison pour des soupçons de fraude fiscale. 
Les prétendants se sont cantonnés à répondre aux questions, ne s’offrant que peu de liberté pour sortir du cadre imposé.

Et plusieurs figures comme Abir Moussi, qui revendique une proximité avec Ben Ali, ont fait montre d’aisance face aux thématiques imposées. Comme le candidat d’Ennahdha, Abdelfattah Mourou qui a prôné un renforcement du pouvoir de l’Etat. Sur les réseaux sociaux, nombre de spectateurs ont salué la prestation remarquable de Mohamed Abbou qui a marqué par ses approches non clivantes.

Au-delà du fond de la prestation et avant même les deux autres débats prévus ce dimanche soir et lundi avec les dix-sept autres candidats, cette soirée est à marquer d’une pierre blanche dans l’aventure démocratique tunisienne.

En témoignent les nombreux commentaires sur internet, emplis d’émotion, qui saluent la capacité d’organiser un débat encadré, respectueux, digne des plus grandes démocraties, où les affrontements ne se sont fait qu’à la force des arguments.



♦ La situation des médias pendant la campagne

Ce premier de trois grands débats a été diffusé simultanément sur 11 chaînes de télévision, dont deux chaînes publiques, ainsi qu'une vingtaine de radios. Un dispositif inédit, dans un contexte où les médias comme les hommes politiques ont perdu beaucoup de crédit ces dernières années.

Mais selon Larbi Chouikha, professeur de journalisme à l'Institut de presse et des sciences de l'information de Tunis, et ancien responsable de l'instance indépendante pour les élections de 2011, il est un peu tard pour réformer un secteur où domine la confusion des genres, entre information, communication et propagande.