Travailleuses marocaines violées : la face cachée des fraises espagnoles

Récolte de fraises en Andalousie, où plus de 18 000 Marocaines travaillent dans les immenses exploitations

Abusées dans une exploitation en Andalousie, des travailleuses marocaines osent pour la première fois porter plainte. C'est la Tribune de Genève qui le révèle.

Leur histoire raconte le côté parfois obscur des fraises et autres fruits venus d’Espagne pour garnir les rayons des supermarchés de toute l’Europe. Depuis le début de la semaine, au moins dix plaintes ont été déposées par des saisonnières marocaines pour dénoncer leurs conditions de travail dans la province de Huelva, en Andalousie. Tout commence à la fin du mois d’avril, avec la publication d’une vaste enquête de deux journalistes de Correctiv et Buzzfeed sur l’exploitation dont sont victimes ces femmes. Elle révèle en particulier des cas fréquents de viol. En Andalousie, où plus de 18 000 Marocaines travaillent dans les immenses exploitations de fruits rouges, l’information fait l’effet d’une petite bombe.

Révolte des saisonnières

Très vite, la presse espagnole s’en fait l’écho et pousse les hommes politiques à réagir. Le 25 mai, un homme de 47 ans est finalement arrêté et inculpé pour abus sexuel. Le 3 juin, plusieurs centaines de saisonnières marocaines se révoltent dans l’une des exploitations au cri de «No bien, no bien!»

Selon un média local, leur employeur les aurait empêchées de quitter le périmètre de l’entreprise. Ce patron aurait tenté de les pousser à monter dans des bus avec un objectif clair: les renvoyer immédiatement au Maroc. Le lendemain, un syndicat local convoque la presse devant l’Inspection du travail de Huelva et annonce que dix plaintes ont été déposées.

Passivité du Maroc

De l’autre côté du détroit, le Maroc, qui avait d’abord assuré n’avoir constaté «aucun cas d’abus», commence à changer de discours. «La dignité des femmes marocaines est une ligne rouge et aucune forme d’exploitation ne peut être tolérée», déclare Mustapha El Khalfi, porte-parole du gouvernement, le 31 mai.

En fait, «le gouvernement marocain peut difficilement critiquer la situation, car il participe activement à cette externalisation du travail», explique Mehdi Alioua, membre du Groupe antiraciste de défense et d’accompagnement des étrangers et migrants (GADEM) au Maroc.

Pauvres et analphabètes

L’Espagne impose d’abord ses conditions au moment du recrutement, selon Chadia Arab. Cette chercheuse au CNRS, en France, est l’auteure de «Dames de fraises, doigts de fée», paru en février 2018 aux Éditions En toutes lettres. Elle y détaille les conditions imposées par l’Espagne: il faut «être une femme, avoir entre 25 et 40 ans, avoir une expérience agricole, être originaire d’une zone rurale, avoir au moins un enfant de moins de 18 ans, être divorcée ou veuve [ou] fournir une attestation d’acceptation du mari l’autorisant à partir en Espagne». Le Maroc, via son agence pour l’emploi, procède ensuite à la sélection. «Une triple discrimination s’opère liée au sexe, à la nationalité et à la classe, même si celle-ci n’est pas clairement explicitée. On veut des femmes pauvres et analphabètes, dociles et soumises», explique Chadia Arab.

Au fond, «l’Espagne est le client et le Maroc le maquereau, résume brutalement Mehdi Alioua. Avec le GADEM, nous dénonçons ce type d’accords migratoires entre le Maroc et les États européens, car ils sont toujours profondément déséquilibrés et ne respectent pas les droits fondamentaux des personnes.»

Le scandale en Espagne ne doit pas cacher cependant qu’«au Maroc, les abus sont certainement encore plus importants», explique Hicham Houdaïfa, journaliste et auteur de «Dos de femme, dos de mulet». «À Berkane, au nord-est du pays, on compte par dizaines les cas de viols de saisonnières dans les plantations de clémentines. Si l’affaire fait un tel scandale en Espagne, c’est que ses institutions fonctionnent. Lors de mon enquête en 2015, j’ai parlé à des saisonnières qui avaient porté plainte contre leur employeur, mais la justice n’a jamais donné suite. C’est la loi du silence.» 

Julie Chaudier (TDG)