Maroc-Espagne : Détournement d’argent, mosquées, services secrets et diffamation. Le CCME et Abdellah Boussouf portent plainte.

Le quotidien espagnol El Mundo du 11 juin dernier fait état de sources judiciaires qu’il aurait en sa possession pour dénoncer une sombre affaire où se mêlent des pratiques d’espionnage, de soi-disant espions, de possibles financements occultes de mosquées et des suspicions de détournements de fonds reçus du Renseignement extérieur marocain. Deux personnalités marocaines sont particulièrement visées par cet article : Noureddine Ziani et Abdellah Boussouf. Une plainte est déposée contre le quotidien par le CCME.

L’article original est intitulé : « Las 'mujeres tapadera' del negocio en España de los espías marroquíes  ».

Les faits supposés rapportés par El Mundo

Le premier des deux protagonistes, Noureddine Ziani, aurait été chargé par la Dged (Direction Générale des Études et de la Documentation), un service de renseignements et de contre-espionnage au Maroc, de mettre sur place un réseau d’informateurs et de surveiller les mosquées les plus en vue d’Espagne. Une telle mission suppose des moyens financiers importants. C’est pourquoi Ziani aurait monté un système de flux financiers entre le Maroc et la péninsule ibérique pour disposer des ressources financières nécessaires.

D’après El Mundo, cet argent aurait transité par Aya Travels Tours, une agence de voyage située dans la banlieue de Barcelone. Mais ce ne serait qu’un trompe l’œil pour cacher un trafic financier où seraient impliquées l’épouse de Noureddine Ziani et celle d’Abdallah Boussouf, secrétaire général du Conseil de la Communauté marocaine à l’étranger-CCME).

Pour El Mundo, « des sociétés fictives servaient à détourner une partie de l’argent en provenance du ministère de Habbous et des Affaires islamiques. » Toujours selon les propos du quotidien espagnol, « Ziani aurait mis en place tout l’échafaudage en Catalogne. Boussouf et un autre Marocain auraient envoyé des fonds publics sous forme de subventions et leurs femmes les auraient blanchies pour que l’argent retourne dans les poches de leurs maris ». Ce sont là de graves accusations pour lesquelles le journal El Mundo n’apporte pas de preuves, se contentant de citer des sources supposées qui ne sont pas publiques.

De graves accusations, un règlement de compte ?

Ces accusations sans preuve sont dévastatrices l’action de la Dged, non seulement en Catalogne, mais également dans les autres régions espagnoles et dans d’autres pays comme la Belgique, la France et les Pays-Bas. D’autres structures créées par Noureddine Ziani et son épouse, comme la Fédération des entités des centres culturels islamiques de Catalogne, le Haut-commissariat de la culture islamique ou l’Union des centres culturels de Catalogne sont susceptibles aujourd’hui d’être suspectées.

S’agit-il d’un règlement de compte entre les services des deux pays ? Est-ce encore une « manigance » imaginée par les cercles anti-marocains espagnols ? Ou tout simplement de maladresses de Marocains décidés à combattre la montée de l’islamisme le plus extrême ?

Le CCME et Abellah Boussouf portent plainte

Face à ces graves accusations publiées par El Mundo, le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME) n'a pas tardé à réagir et a décidé mercredi de porte plainte contre le journal. Dans un communiqué, le CCME « considère que ces accusations portent atteinte à la réputation d’une institution constitutionnelle et à l’honneur de son Secrétaire général et de sa famille ainsi qu’à ensemble des membres de l’institution », et dénonce avec « la plus grande fermeté les allégations contenues dans l’article. »

Abdellah Boussouf, secrétaire général du CCME, a engagé cette action en justice à Madrid, en son nom propre et au nom de l'institution.

« Nous regrettons que l’auteur de l’article ait, en toute mauvaise foi, détourné le texte fondateur de l’institution en faisant référence à une prétendue mission qui incomberait au conseil de « superviser l’argent qu’envoie le Maroc à ses communautés en Europe », s’insurge le CCME.

« Suite aux conséquences graves de cette diffamation infondée, le CCME décide de porter plainte contre les responsables du journal espagnol El Mundo et contre l’auteur de cet article, conformément à loi en vigueur », précise le communiqué.

Selon Hespress, Abdellah Boussouf a déclaré au journal espagnol Hasperis que les accusations portées dans El Mundo sont injustifiées et relèvent du mensonge délibéré pour nuire au Maroc.

« L'auteur de l'article ne nous a pas contactés pour demander notre avis, contrairement à ce qu'il prétend, et a confié au Conseil de la Communauté marocaine vivant à l'étranger des fonctions non incluses dans ses textes, y compris la surveillance des fonds dirigés. Je confirme que nous n'avons aucun lien avec un tel soutien, que ce soit dans le domaine religieux ou culturel, et les rapports du Conseil supérieur de la comptabilité indiquent clairement qui en est responsable, et tout le monde peut s'y référer ».

« La promotion du mensonge fait partie d'un plan général pour une partie de la presse espagnole, en particulier de droite, et du résultat de la crise espagnole de droite, après la perte des élections législatives d'avril dernier et des élections européennes de fin mai. Les forces de droite espagnoles n'ont pas de projet communautaire et ne travaillent actuellement que sur l'intimidation des étrangers, l'immigration et l'islam, et estiment que le Maroc représente ces éléments combinés ».

« Le Conseil de la communauté marocaine vivant à l'étranger est la seule institution marocaine à avoir une activité importante sur l'islam et la culture en Espagne. Sur le plan personnel, deux livres ont été publiés l'an dernier en Espagne sur l'islam sur le continent européen et j'ai évoqué l'attitude négative du gouvernement espagnol. Surtout après les attentats terroristes à Barcelone et la responsabilité du gouvernement de Madrid qui a négligé la gestion de l'islam en donnant sa représentation à des groupes sans légitimité (syriens et islamiques), alors que l'islam marocain rassemble près d'un million de musulmans en Espagne ».  (Abdellah Boussouf)

Le secrétaire général du CCME insiste aussi sur l'inexactitude des "données El Mundo" et dénonce la référence utilisée par le journal espagnol au pouvoir judiciaire du pays. Il met en doute l'existence d'un tel procès ou d'une enquête judiciaire, alors qu'il se trouvait à plusieurs reprises et récemment en Espagne et que sa présence personnelle dans les activités du Conseil de la Communauté se poursuit.

Le responsable marocain a ajouté : « Ces mensonges ont semé la confusion. Les transactions financières évoquées sont transparentes et disponibles auprès des autorités officielles compétentes. Ces transactions s'élevaient à environ 100 000 euros, et non pas à deux millions d'euros par an, comme le prétend El Mundo. Je confirme qu'il n'existe aucune de ces transactions et, le cas échéant, nous restons prêts à comparaître devant la justice marocaine, Et aussi devant la justice espagnole, sans crainte. »

Mais qui donc est El Mundo, l’accusateur ?

El Mundo est un quotidien espagnol écrit en castillan. Ce journal appartient depuis 2003 au groupe Unidad Editorial, filiale à 89 % de Rizzoli qui publie notamment Corriere della Sera en Italie. C'est le deuxième quotidien généraliste payant le plus diffusé en Espagne, derrière El País.

El Mundo est connu pour être aujourd’hui un journal de la droite espagnole la plus extrême. Sa ligne éditoriale a été influencée par les attentats du 11 mars 2004 à Madrid, acte terroriste le plus meurtrier en Europe depuis 1988 causant plus de deux cents morts et près de 2 000 blessés.

Depuis cet événement, le journal publie régulièrement de larges articles qui mettent en cause la version officielle sur les auteurs du 11 mars et tente de mettre en avant des liens entre les islamistes accusés par la justice et des terroristes du mouvement nationaliste armé ETA, mis hors de cause par la police et les experts lors du procès. Il est accusé de subir les influences négatives de la théorie du complot. Et c’est dans cette optique et avec cette option qu’il s’en prend régulièrement au Royaume du Maroc.

Restons tous vigilants sur cette affaire !

Mohamed Labzioui