Macron appelle Sissi à agir sur les droits de l'Homme

Non, contrairement à ce que laisse entendre la propagande iranienne, l'Egypte n'est pas le Vénézuela, pays d'Amérique latine touché par une dictature qui n'ose pas dire son nom et où les organisations internationales ont dénombré 35 morts et 850 arrestations abusives et illégales en une semaine.  Néanmoins, Emmanuel Macron a appelé lundi le président Abdel Fattah al Sissi à agir en faveur des droits de l’Homme en Egypte, soulignant que la stabilité de ce “pays ami” dans une région secouée par les crises allait de pair avec un Etat de droit.

(Reuters) - Un an et demi après avoir refusé de donner à l’Egypte des “leçons” en la matière, le chef de l’Etat français a durci sensiblement le ton au deuxième jour de sa visite officielle au Caire où il a été reçu en grande pompe par son homologue.

“L’Egypte est une puissance régionale dont la stabilité est essentielle à nos yeux”, a déclaré Emmanuel Macron à l’issue d’un entretien en tête à tête de deux heures avec le président égyptien. “La lutte que vous menez (contre le terrorisme) est très importante à nos yeux” et “je ne mésestime rien de toutes les difficultés de rebâtir un Etat, de développer une économie”.

Mais “la stabilité et la paix durable vont de pair avec le respect des libertés de chacun, de la dignité de chacun et d’un Etat de droit, et la recherche de la stabilité (...) ne saurait être dissociée de la question des droits de l’Homme”, a-t-il ajouté. “A l’inverse, une société civile dynamique, active, inclusive reste le meilleur rempart contre l’extrémisme.”

“J’ai rappelé au président Sissi la portée des actes qu’il pourrait prendre s’agissant par exemple de l’action des ONG en Egypte (...) ou qu’il s’agisse de cas individuels ou sites internet bloqués. A cet égard, j’ai remis une liste de sujets qui me paraissent les plus évidents”, a-t-il souligné, précisant qu’il rencontrerait mardi des membres de la société civile.

Le chef de l’Etat avait donné le ton dimanche, lors d’une rencontre avec des journalistes au Caire, où il avait estimé que la situation des droits de l’Homme avait empiré et était désormais perçue par les “intellectuels et la société civile” comme “pire” que sous Hosni Moubarak, l’ancien dirigeant renversé en 2011 lors du “printemps arabe”.

"Spécificité de l'Egypte"

Allié “stratégique” de la France dans la lutte contre le terrorisme et dans la résolution des crises, l’Egypte connaît depuis l’arrivée de Sissi au pouvoir la “pire crise des droits humains de l’époque récente” selon les ONG.

Pointées du doigt, les autorités égyptiennes ont démenti détenir des prisonniers politiques et assurent que certaines mesures législatives, jugées liberticides, sont nécessaires pour lutter contre le terrorisme.

Une ligne réaffirmée par le président égyptien lundi qui, tout en évoquant un “dialogue positif” sur les droits de l’Homme, a assumé son désaccord, évoquant les menaces de déstabilisation et de la mise en place d’un “Etat religieux”.

“Les blogueurs parlent un langage tout à fait différent de la réalité que nous vivons”, a-t-il souligné, répondant à Emmanuel Macron qui s’était inquiété quelques minutes plus tôt de la détention de “blogueurs et journalistes”.

La situation sociale en France, où l’exécutif est confronté depuis la mi-novembre au mouvement des “Gilets jaunes” qui revendique entre autres plus de démocratie citoyenne, s’est également invitée lors de la conférence de presse.

Interrogé sur le respect des droits de l’Homme lors de ces manifestations, Emmanuel Macron a balayé toute comparaison possible avec l’Egypte.

“Je déplore que onze personnes aient perdu la vie (...) bien souvent en raison de la bêtise humaine, mais aucun n’a été la victime des forces de l’ordre”, a-t-il souligné. Lors de manifestations, “qui n’ont jamais été interdites”, des individus ont également été interpellés “pas parce qu’ils disaient quelque chose, pas parce qu’ils pensaient quelque chose - interpellés parce qu’ils cassaient, détruisaient et s’attaquaient à d’autres citoyens ou aux institutions”.

Une trentaine d'accords signés

Ces dernières semaines, les ONG avaient accentué la pression sur Emmanuel Macron pour qu’il dénonce “les atteintes aux droits humains” en Égypte, “suspende les livraisons d’armes qui pourraient être utilisées pour commettre de telles violations” et demande la libération des “prisonniers injustement détenus”.

La question du détournement de l’utilisation d’équipements militaires français par le régime égyptien avait également été soulevée en octobre par Amnesty International qui rapportait que des blindés fabriqués par Renault Trucks avaient été utilisés “dans certaines des opérations les plus sanglantes de la répression interne” entre 2012 et 2015.

“Il est très clair que pour nous l’utilisation de ces blindés est une utilisation qui doit être exclusivement militaire et c’est clair entre nous”, a réagi Emmanuel Macron lundi.

Comme annoncé en amont par l’Elysée, aucun contrat militaire n’a été annoncé ou signé lors de ce déplacement - mais l’option d’achat sur 12 avions de combat Rafale pourrait, selon Paris, se finaliser “dans les prochaines semaines”.

Une trentaine d’accords et contrats commerciaux ont toutefois été signés au Caire, dans les domaines du transport - notamment pour le métro du Caire - de l’agroalimentaire, de l’énergie, les télécoms ou encore de l’industrie, pour un montant de plus d’un milliard d’euros.

“Dans ce marché de 100 millions d’habitants, il y a un potentiel de croissance et de développement”, a estimé Emmanuel Macron lundi soir avant de clore un forum économique franco-égyptien avec son homologue.

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Macron et Sissi assument leurs désaccords sur les droits humains

Les présidents français Emmanuel Macron et égyptien Abdel Fattah al-Sissi ont défendu chacun leur vision des droits humains lundi au Caire, au deuxième jour d'une visite destinée à renforcer le "partenariat stratégique" entre les deux pays.

D'un ton courtois mais ferme, les deux dirigeants ont assumé leur désaccord, d'abord au cours d'un tête-à-tête de deux heures dans le palais présidentiel de l'Ittihadiya, puis devant les journalistes au cours d'une conférence de presse dominée par cette question des droits humains.

Le sujet, sensible, a été évoqué non seulement pour l'Egypte mais aussi pour la France, Emmanuel Macron étant appelé à défendre l'usage de la force lors des manifestations des "gilets jaunes".

"On peut se dire les choses de manière très franche (...) sans considérer qu'on vient ni donner des leçons ni déstabiliser", a estimé M. Macron.

Le président français avait donné le ton lundi en annonçant qu'il allait parler "plus ouvertement" avec M. Sissi de la question des droits humains en Egypte, où les autorités font l'objet de vives critiques des ONG internationales.

En octobre 2017, lorsqu'il avait reçu son homologue égyptien à Paris, il avait refusé de lui "donner des leçons", ce qui avait été dénoncé avec force par ces organisations.

- "Pas comme l'Europe" -

Mais, depuis, "les choses ne sont pas allées dans la bonne direction" en Egypte, a déploré lundi Emmanuel Macron, car des "blogueurs, des journalistes et des activistes" ont été emprisonnés.

Or, "la stabilité et la paix durable vont de pair avec le respect des libertés de chacun, de la dignité de chacun et d'un Etat de droit", a-t-il avancé. Une "société civile dynamique, active, inclusive reste le meilleur rempart contre l'extrémisme et une condition même de la stabilité", a enchaîné le président français.

"N'oubliez pas que nous sommes dans une région troublée", lui a répondu Abdel Fattah al-Sissi, arrivé au pouvoir en 2013, deux ans après le Printemps arabe. "Le projet d'établir un Etat religieux" n'a "pas réussi en Egypte", a-t-il rappelé en faisant référence à la présidence de l'islamiste Mohammed Morsi (2012-13), renversé par l'armée.

Pour l'ex-chef de l'armée, "nous ne sommes pas comme l'Europe ou comme l'Amérique (...), on ne peut pas imposer à toutes les sociétés un seul chemin".

D'ailleurs, "les blogueurs parlent un langage tout à fait différent de la réalité que nous vivons", a ajouté M. Sissi, en soulignant que l'Egypte ne serait "pas construite par les blogueurs mais par le travail, l'effort et la persévérance".

"Les 2,5 millions" d'Egyptiens qui naissent chaque année "ont besoin d’écoles, de nourriture et de soins médicaux", a-t-il avancé.

- Près d'un milliard d'euros -

Emmanuel Macron avait pris soin de préciser qu'il était conscient des immenses défis auxquels fait face ce pays de 100 millions d'habitants, confronté notamment à la menace de groupes jihadistes.

"Je ne mésestime rien de toutes les difficultés de rebâtir un Etat, de développer une économie, et donc je ne fais aucun raccourci, je ne donne aucune leçon", a-t-il souligné.

Plusieurs ONG, dont Amnesty et Human Rights Watch (HRW), avaient mis la pression sur le chef de l'Etat français en l'appelant lundi à "délivrer un discours fort sur la situation catastrophique des droits humains" en Egypte, "en demandant la libération de tous les prisonniers injustement détenus".

Elles ont aussi exigé "la suspension de toute vente française d'armes qui pourraient être utilisées pour commettre ou faciliter des violations graves du droit international".

M. Sissi a assuré que cela n'était pas le cas.

L'Egypte est devenue le troisième client de vente d'armements pour la France, qui a obtenu quelque six milliards d'euros de commandes depuis 2015, dont la vente de 24 avions de combat Rafale.

La visite n'a pas donné lieu à de nouvelles commandes militaires mais une trentaine d'accords et de contrats commerciaux ont été signés, pour près d'un milliard d'euros. Figure notamment un protocole d'accord entre Vinci et les autorités égyptiennes pour la construction de 5,6 km de tunnel pour le métro du Caire.

Paris espère également profiter de la construction de la nouvelle capitale administrative égyptienne, à l'est du Caire, que les deux dirigeants ont brièvement visité dans l'après-midi.

Emmanuel Macron terminera sa visite mardi par une visite aux deux principaux responsables religieux du pays, le grand imam de la mosquée Al-Azhar et le pape copte Tawadros II.

Source : AFP