Le pape François visite le berceau de l’islam

Premier souverain pontife de l'Histoire à fouler le sol de la péninsule arabique, le pape François participe lundi à une rencontre interreligieuse internationale aux Emirats arabes unis, avant de célébrer mardi une messe géante totalement inédite pour la région.

(AFP) - Le pape François est arrivé dimanche aux Émirats arabes unis, premier chef de l’Église catholique à fouler le sol de la péninsule arabique, berceau de l’islam.

"Je suis ici comme un frère": cette déclaration du pape est reprise par toute la presse émiratie. Le chef des 1,3 milliard de catholiques dans le monde doit avoir un entretien privé lundi avec le prince héritier d'Abou Dhabi, Mohammed ben Zayed Al-Nahyane, homme fort des Emirats, qui s'enorgueillit de la "coexistence pacifique" entre les religions dans son pays.

Dimanche, des fidèles se sont pressés sous une pluie inhabituelle aux abords de la cathédrale Saint-Joseph d’Abou Dhabi, décorée aux couleurs du Vatican et des Émirats, pour obtenir les derniers billets de la messe papale de mardi, présentée comme le plus grand rassemblement dans le pays, avec plus de 130 000 fidèles.

Le père Elie Hachem, qui officie à la cathédrale, n’avait que le mot « historique » à la bouche. Le pape vient avec « un message de paix » et commencera son programme de mardi par une visite à la cathédrale, a-t-il dit. Environ un million de catholiques — des travailleurs asiatiques pour la plupart — vivent aux Émirats, pays dont la population est composée à plus de 85 % d’expatriés et où ils peuvent pratiquer leur religion dans huit églises.

Les Émirats cherchent à projeter l’image d’un pays ouvert et tolérant, même si une politique de « tolérance zéro » à l’égard de toute dissidence et notamment celle des adeptes de l’islam politique incarné par les Frères musulmans.

Le souverain pontife devrait évoquer avec le prince héritier Mohammed ben Zayed Al-Nahyane la situation au Yémen voisin, théâtre de la pire crise humanitaire au monde selon l'ONU en raison d'une guerre qui dure depuis quatre ans.

Juste avant de s'envoler pour Abou Dhabi, le souverain pontife a pressé les parties impliquées dans le conflit au Yémen de "favoriser de manière urgente le respect des accords établis" en décembre, sous l'égide de l'ONU, pour une trêve dans la ville portuaire de Hodeida, essentielle à l'acheminement de l'aide internationale.

Les belligérants yéménites s'accusent de violer la trêve. Les Emirats sont, pour leur part, critiqués par des ONG pour leur intervention militaire au Yémen depuis 2015, aux côtés de l'Arabie saoudite, et contre des rebelles soutenus par l'Iran.

La population yéménite paye un lourd tribut et "de très nombreux enfants souffrent de la faim", a rappelé le souverain pontife.

François et le prince héritier d'Abou Dhabi devraient aussi aborder une préoccupation commune: le terrorisme, avec une condamnation claire de la haine et de la violence.

Les autorités émiraties répriment toute exploitation politique de la religion, en particulier par les islamistes de la mouvance des Frères musulmans.

En septembre 2014, les Emirats avaient rejoint la coalition internationale antijihadiste en Syrie et, deux mois plus tard, pour bien montrer leur "tolérance zéro" à l'égard de "l'extrémisme", ils avaient interdit 83 groupes qualifiés de "terroristes".

Le pape a déjà sommé le monde musulman (dirigeants politiques, religieux et universitaires) de condamner sans ambiguïté le terrorisme, source d'islamophobie.

"La réunion est le message"

Les autorités émiraties, qui ont déclaré 2019 "Année de la Tolérance", soignent leur image et sont fières de compter une population composée à plus de 85% d'expatriés de toutes les nationalités et de toutes les religions. "Une terre qui cherche à être un modèle de cohabitation", selon le pape.

Mais elles contrôlent les médias locaux, interdisent les partis politiques et emprisonnent leurs opposants, ont déploré Amnesty International et Human Rights Watch. Les deux organisations ont expressément demandé au pape François de soulever à Abou Dhabi la question des droits humains.

Lundi, le souverain pontife doit passer toute la journée aux côtés du grand imam sunnite d'Al-Azhar, cheikh Ahmed al-Tayeb, à qui il avait rendu visite en Egypte en 2017, et qui a des mots très durs contre les jihadistes inspirés par un salafisme rigoureux.

Le grand imam préside le "Conseil musulman des anciens", fondation créée à Abou Dhabi pour promouvoir la paix au sein des communautés musulmanes et qui est l'instigatrice de la rencontre interreligieuse internationale de lundi. Quelque 700 personnalités y participeront, dont des patriarches d'Eglises catholiques orientales et des rabbins de divers pays occidentaux.

Aux yeux du Vatican, "la réunion est le message" de ce 27e voyage du pape argentin à l'étranger, qui ne comportera d'ailleurs pas une traditionnelle rencontre diplomatique avec les autorités politiques et civiles du pays.

Messe pour 135.000 fidèles

Son déplacement aux Emirats, de dimanche à mardi, suivi fin mars d'un voyage éclair au Maroc, devrait permettre au souverain pontife de réitérer ses appels à la tolérance, la liberté religieuse, la fraternité et la paix.

Le dialogue interreligieux, tout particulièrement avec l'islam, est devenu un thème majeur des six premières années de sa papauté.

Le pape célèbrera mardi une messe dans un stade de la capitale, "événement quasi inespéré" pour les fidèles catholiques, très majoritairement des travailleurs immigrés asiatiques des Philippines et d'Inde, décrit le Saint-Siège.

Quelque 135.000 billets ont été distribués pour l'intérieur du stade. L'extérieur aussi devrait déborder de fidèles, lesquels seront salués par François en "papamobile".

Dans ce pays observant un islam plus modéré que ses voisins, la présence de lieux de culte chrétiens fréquentés par des étrangers est tolérée, à condition que ces derniers restent discrets et évitent le prosélytisme.

Environ un million de catholiques vivent aux Emirats arabes unis, soit près de 10% de la population. Le pays compte le plus grand nombre d'églises catholiques de la région, avec huit.

Aucune célébration ne peut toutefois se faire publiquement. La messe du pape revêt donc un caractère exceptionnel.

En savoir plus: 

Le pape François a entamé ce soir une visite historique de trois jours aux Émirats arabe unis. C’est la première fois qu’un souverain pontife foule le sable de la péninsule Arabique. « Je suis heureux (…) d’écrire sur votre chère terre une nouvelle page d’histoire entre les religions, confirmant que nous sommes des frères tout en étant différents », a déclaré le Saint-Père dans un message vidéo destiné au « cher peuple émirati » avant son arrivée. « Je suis ravi de rencontrer les fils de Zayed dans la maison de Zayed », a ajouté François.

La visite du Saint-Père aux EAU fait suite à l’invitation du prince héritier d’Abou Dhabi, Mohammad ben Zayed al-Nahyane. Les EAU célèbrent en 2019 l’année de la tolérance pour montrer leur attachement aux principes enseignés par le père fondateur de la fédération, le cheikh Zayed al-Nahyane. À cette occasion, les autorités émiraties ont organisé une grande conférence interreligieuse inédite dans la région, intitulée « Fraternité humaine », où sont attendus près de 600 dignitaires venus des quatre coins du monde, dont le pape François, chef de l’Église catholique, et le cheikh Ahmad al-Tayeb, grand imam d’al-Azhar, principale institution sunnite. « Le Saint-Siège dialogue avec tout le monde dans un respect mutuel. C’est une priorité pour le Vatican. Nous n’avons aucun intérêt militaire ou économique. Notre seul intérêt est de sauvegarder les droits humains. Et la rencontre qui a lieu à Abou Dhabi est un excellent coup de pouce pour le dialogue islamo-chrétien », affirme le nonce apostolique au Liban, Mgr Joseph Spiteri, à L’Orient-Le Jour.

Victoire contre l’extrémisme
Cette initiative s’inscrit dans la politique du pape François pour un renforcement des liens avec l’islam. Il avait déjà rencontré en mai 2016 Ahmad al-Tayeb lors d’une audience privée au Vatican, puis au Caire lors de sa visite, en avril 2017, à l’institution al-Azhar pour relancer ensemble le dialogue islamo-chrétien.

Dans ce contexte, rappelons aussi que le Vatican a adhéré en tant que membre observateur-fondateur au « Centre international roi Abdallah ben Abdelaziz pour le dialogue interreligieux et interculturel » (KAICIID) financé par Riyad et dont le siège se trouve à Vienne. « Avec cette nouvelle rencontre aux Émirats, le pape espère mettre en lumière le dialogue islamo-chrétien. Participer à cette conférence et établir des liens sur place avec des dirigeants musulmans spirituels et politiques est important », notamment avec le conseil des sages, précise Mgr Spiteri. « Nous avons beaucoup de défis en commun, estime le nonce apostolique, comme la défense des droits humains, la promotion des droits des femmes et des enfants, mais aussi la protection de l’environnement. »

L’idée même de ces rencontres est de briser le mur des préjugés entre les religions, d’apprendre et de s’enrichir des différences de l’autre. C’est dans cet esprit que le pape, lors de sa visite au Bangladesh en 2017, a appelé à aider la minorité musulmane rohingya persécutée. Selon Mgr Spiteri, « à chaque fois qu’on réussit à établir un dialogue dans le respect et dans la sincérité, c’est une victoire contre l’extrémisme et le radicalisme », et ainsi indirectement contre le terrorisme. Sur le plan diplomatique, « il s’agit surtout d’un signe d’encouragement pour les dirigeants des Émirats qui œuvrent en faveur de la tolérance, de l’ouverture vers la protection de la dignité de la personne humaine et de l’intégration du rôle de la femme dans la vie sociale et institutionnelle du pays », estime le nonce apostolique.

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