La Tunisie élit son président ce dimanche

Homme d'affaires controversé ou théoricien du droit rigide et mystérieux: les Tunisiens élisent dimanche leur chef de l'Etat, lors d'un scrutin présidentiel marqué par une campagne mouvementée et dont l'issue s'avère cruciale pour la jeune démocratie.

(AFP) - Qui de Nabil Karoui, magnat des médias poursuivi pour fraude fiscale, ou de Kais Saied, professeur de droit constitutionnel et néophyte en politique, deviendra le deuxième président démocratiquement élu au suffrage universel de l'histoire du pays?

Même si Kais Saied a viré en tête le 15 septembre et enregistré depuis des ralliements, le suspense plane sur ce second tour. Sept millions d'électeurs sont appelés à se rendre aux urnes de 08H00 à 18H00 (09H00 à 19H00 en Suisse). Comme lors du premier tour, puis à l'occasion des législatives de dimanche dernier, des sondages devraient circuler dès le début de soirée. Et les deux camps pourraient proclamer la victoire bien avant la publication des résultats officiels, d'ici mardi.

«Citoyen désemparé»

Avec des personnalités aux antipodes, Nabil Karoui et Kais Saied, respectivement 56 et 61 ans, présentent au moins un point commun: ils ont tous deux créé la surprise il y a un mois en parvenant à s'extraire du peloton des 26 candidats, au détriment notamment des dirigeants sortants, sanctionnés par une population exaspérée par les chamailleries politiciennes et l'horizon économique invariablement bouché depuis la révolution de 2011.

La mort en juillet du premier président élu démocratiquement au suffrage universel, Béji Caïd Essebsi, a accéléré cette élection de quelques mois, précipitant le pays dans une saga politique dont le dernier rebondissement a été la libération in-extremis mercredi, après plusieurs rejets de la justice, de Nabil Karoui.

«Cette rivalité pour le palais de Carthage est plus excitante qu'un derby» sportif, a résumé un trentenaire engagé dans une vive discussion sur l'avenue Bourguiba, principal artère de Tunis, où chaque camp avait rassemblé ses troupes vendredi soir pour un premier --et dernier-- meeting.

«Les Tunisiens iront aux urnes sans trop de conviction», écrit toutefois le journal francophone Le Quotidien. «Ce ne sont pas des promesses qui rempliront des ventres et redonneront confiance à un citoyen désemparé et découragé».

«Même Nabil Karoui va voter pour Kais Saied !»

Si la sécurité s'est nettement améliorée ces dernières années, après une série d'attentats djihadistes en 2015, le chômage continue de ronger les rêves, notamment des jeunes, et l'inflation grignote un pouvoir d'achat déjà faible. Un duel télévisé sans précédent, et très suivi, a finalement opposé les deux rivaux vendredi soir, aux dernières heures de la campagne.

L'homme d'affaires Nabil Karoui, au profil plus pragmatique, s'est montré hésitant et parfois imprécis, 48 heures après sa libération. Ce fondateur de la chaîne privée Nessma TV a prôné à la fois lutte contre la pauvreté et libéralisme économique.

Face à lui, l'expert de droit constitutionnel a une fois de plus affiché son intransigeance. A l'aise sur les questions de gouvernance, il a appelé à changer de système pour rendre «le pouvoir au peuple», tout en exaltant la primauté du droit. «Après ce débat même Nabil Karoui va voter pour Kais Saied!», ont ironisé certains internautes.

«Oppositions»

Candidat sans parti, Kais Saied, qui fait sienne les valeurs de la révolution et assume son conservatisme sociétal, avait obtenu 18,4% des voix au premier tour. Plusieurs formations ont appelé à voter pour lui, dont le mouvement d'inspiration islamiste Ennahdha, arrivé en tête des législatives avec 52 sièges sur 217.

Nabil Karoui, qui se présente sous les couleurs de Qalb Tounes, un parti qu'il a fondé en juin, avait engrangé 15,6% de voix, depuis sa cellule de prison. Il a martelé que son arrestation, fin août, à quelques jours du début de la campagne de 1er tour, était «politique». Il a aussi tenté de se présenter en rempart contre l'islamisme, mais peu de formations ont appelé clairement à voter pour lui, y compris au sein de la famille dite progressiste.

Alors que la Constitution de 2014 fait la part belle au Parlement, les regards se tourneront après ce second tour vers Ennahdha, parti qui sera chargé de former le nouveau gouvernement, une tâche ardue. La formation de Rached Ghannouchi devra en effet rallier de nombreux autres blocs pour atteindre la majorité de 109 sièges.

Qalb Tounes, qui a exclu toute alliance avec les islamistes, constitue le deuxième groupe au Parlement (32 députés). La troisième force, Attayar, mouvement social-démocrate (22 sièges), soutient Kais Saied. Quel qu'il soit le prochain président tunisien, il «affrontera des oppositions au sein du gouvernement et du Parlement», avertit le politologue Slaheddine Jourchi.