La rue algérienne toujours mobilisée pour un dixième vendredi d'affilée

Pour un dixième vendredi de suite, des milliers d'Algériens ont pris d'assaut les rues de leur capitale et d'autres villes du pays pour réclamer la chute du régime en place depuis plus d'un demi-siècle et la mise en place d'institutions de transition.

(AFP et AP) - Le carrefour de la Grande Poste, point de ralliement des manifestants, est bondé et le cortège s'étire sur des kilomètres le long des axes du centre de la capitale. Des scènes similaires ont lieu à Oran et Constantine, deuxième et troisième villes du pays, ainsi qu'à Sétif, selon des images diffusées par la télévision nationale.

L'importante mobilisation semble indiquer que les contestataires restent déterminés à obtenir gain de cause au terme d'une semaine marquée par le congédiement de personnalités associées au pouvoir, l'annonce de poursuites dans des affaires de corruption et l'incarcération de riches hommes d'affaires.

« Système dégage », « Vous avez pillé le pays, voleurs » et d’autres slogans à l’avenant retentissent dans les environs de la Grande Poste. « On ne veut pas qu'ils partent seulement, on veut qu'ils soient jugés aussi », commente Abdelkarim, un commerçant de 32 ans.

À deux mois de la présidentielle prévue le 4 juillet pour trouver un successeur à Abdelaziz Bouteflika, poussé à la démission par la rue et l’armée, les Algériens constatent que l’élite au pouvoir ne cède pas sur l’essentiel, des apparatchiks demeurant en place au sommet de l’État.

Le président par intérim Abdelkader Bensalah et le premier ministre Noureddine Bedoui sont toujours en poste, et l’armée, pilier du régime, insiste sur la nécessité de tenir la présidentielle dans le délai prescrit par la Constitution, malgré l’opposition des manifestants.

Le chef d'état-major de l'armée et vice-ministre de la Défense, Saïd Galah, l'homme qui a donné le coup de boutoir ayant contraint M. Bouteflika à abandonner le pouvoir, est d'ailleurs pris à partie à son tour par des protestataires. « Gaid Salah, dégage » a-t-on entendu ou lu dans les manifestations d'Alger et de Constantine.

De nombreux Algériens sont réfractaires à ce que les structures et les figures de l’appareil hérité de l’ère Bouteflika organisent le scrutin du 4 juillet, de crainte que cela ne perpétue le régime; ils réclament que le tout soit organisé par des structures ad hoc.

« On refuse cette élection du 4 juillet », lâche Mohamed, un serveur de 23 ans, qui déambule dans les rues d’Alger avec d’autres compatriotes.

« Comment des mafieux et des fraudeurs peuvent organiser des élections honnêtes? On marchera jusqu'à ce qu'ils comprennent! », renchérit son ami Samir.

Plus tôt cette semaine, les trois frères Kouninef, propriétaires de la plus grande firme algérienne privée de bâtiments et travaux publics, et bénéficiaires de gigantesques contrats publics, ont été brièvement incarcérés.

Réputés proches de Saïd Bouteflika, frère et conseiller du président déchu, ils sont soupçonnés de « non-respect des engagements contractuels dans la réalisation de projets publics » et de « trafic d’influence ».

Des protestataires s'en prennent d'ailleurs directement à Saïd Bouteflika vendredi, l'accusant d'être le chef d'un « gang ». Ils se demandent ouvertement pourquoi il n'est pas inquiété par la justice.

Le patron de Sonatrach, géant public des hydrocarbures, au cœur de plusieurs scandales, a aussi été limogé cette semaine, tout comme le patron du Club des Pins, luxueuse résidence ultraprotégée réservée aux dignitaires, devenu un symbole des privilèges accordés aux personnalités du régime.

Issad Redrab, première fortune d’Algérie et patron du groupe industriel Cevital, le plus important employeur privé du pays, a cependant aussi été placé en détention préventive, même s’il entretenait des relations tendues avec l’entourage de M. Bouteflika.

Son arrestation a contribué à semer un doute sur les objectifs réels des enquêtes en cours. Une partie de la population a de la sympathie pour M. Redrab, qui présente son groupe comme une « victime du « système » et de sa mafia économique ».

Cet activisme judiciaire fait croire à certains que le pouvoir pourrait utiliser ces arrestations comme une branche d’olivier tendue aux manifestants. Il s’agirait, selon cette lecture, de faire tomber des personnalités corrompues afin de calmer la grogne populaire sur la présidentielle.

Dans une note publiée vendredi, le centre de réflexion International Crisis Group (ICG) dit voir dans l'actuelle campagne anticorruption un moyen pour le régime d'essayer de « diviser » le mouvement de contestation, tout en « réglant des comptes internes ».

« L'Algérie de l'après-Bouteflika se trouve à une étape charnière », souligne l'organisation : face à une contestation qui ne faiblit pas, le pouvoir doit envoyer des signaux de changement ou risque de « renouer avec ses tendances répressives ».

L'ICG demande l'ouverture d'un « dialogue ouvert » entre le régime et des représentants du mouvement de contestation.

Avec les informations de Agence France-Presse et Associated Press