La France fait face à une recrudescence des actes antisémites

Violences, menaces, atteintes aux biens… 541 délits à caractère antisémite ont été constatés, l’an passé, contre 311, en 2017. Cette augmentation de 74 % n’inclut pas les propos antisémites sur Internet. Les tensions sociales et la libération de la parole sur les réseaux sociaux expliquent, en partie, ce bond. Pour lutter contre ce « poison », le ministère de l’Intérieur avance dans « plusieurs directions ». De son côté, le président de la Licra, Mario Stasi, préconise de modifier le droit.

(Avec AFP) - Le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, a dénoncé, lundi, un « poison » en annonçant une hausse de 74 % des actes antisémites, en 2018.

Les faits

Parmi ces 541 faits, 183 actions ont été recensées (81 concernent des violences, des tentatives d’homicide et un homicide ; 102, des atteintes aux biens) et 358 menaces ont été dénombrées. Ces actes sont-ils plus nombreux parce qu’ils sont davantage signalés ? Sans doute, en partie, parce que « la facilitation du dépôt de plainte » fait partie des « priorités » du gouvernement.

En revanche, comme le rappelle, à juste titre, le Crif (Conseil représentatif des institutions juives de France), « ces statistiques n’incluent ni les actes n’ayant pas donné lieu à un dépôt de plainte, ni les propos antisémites sur Internet. Ils ne reflètent donc que très partiellement la réalité de "l’antisémitisme du quotidien" auquel font face les Français juifs. »

Image de Simone Veil barrée d'une croix gammée, tag «Juden» sur la vitrine d'un restaurant parisien, arbre en mémoire d'Ilan Halimi scié: après un week-end marqué par plusieurs dégradations, le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner a dénoncé lundi soir le «poison» de l'antisémitisme en annonçant une hausse de 74% des actes antijuifs en 2018 après deux années de baisse.

«Ces actes sont répugnants», a réagi le Premier ministre Edouard Philippe qui a décerné dans la soirée, pour la première fois au niveau national, un prix Ilan Halimi contre l'antisémitisme. En présence de la mère du jeune juif de 23 ans mort en 2006, une quinzaine de jeunes et leurs professeurs ont été récompensés pour cinq projets. Le grand prix est allé à un projet du collège Clos de Pouilly à Dijon, pour un enseignement sur les génocides reconnus du XXe siècle, visant à éveiller la conscience de quatre classes d'élèves de 3e.

Appel à «un sursaut national»

Francis Kalifat, le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), a, lui, appelé à «un sursaut national», déplorant auprès de l'AFP la «libération et la banalisation de la haine antijuive», tandis que Joël Mergui, président du Consistoire israélite de France, évoquait sur BFMTV «un climat où la désinhibition des haines est de plus en plus patente».

«La situation est ancienne», a noté Jean Veil, avocat et fils de Simone Veil. «Personne n'osait manifester son antisémitisme après la Guerre. Mais au fond, on sentait que la lèpre était toujours là», a-t-il commenté sur RTL.

L'an passé, 541 faits antisémites ont été enregistrés dont 81 actions violentes, selon un bilan du ministère de l'Intérieur publié mardi qui fait par ailleurs apparaître que les faits antimusulmans ont atteint leur plus faible niveau depuis 2010. «Antisémite, islamophobe, antichrétien, raciste, xénophobe : il n'y a pas de petite atteinte, pas de petite insulte. Rien ne sera toléré», a commenté M. Castaner.

« Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l’oreille, on parle de vous. » (Frantz Fanon)

De Le Pen à Mélenchon

Dans la classe politique, la condamnation a été large, du PCF à Debout la France en passant par le MoDem et les écologistes. Jean-Luc Mélenchon, chef de file de La France insoumise, a dénoncé dans un tweet ces «tags antisémites (qui) expriment la stupidité meurtrière sans fin des préjugés racistes».

Avec «une pensée pour la courageuse mère de Ilan Halimi, que des salopards refusent de laisser en paix», la présidente du Rassemblement national Marine Le Pen a dénoncé la «flambée des actes antisémites» mais aussi «des dégradations de lieux de cultes chrétiens».

Chez Les Républicains, le premier vice-président du parti Guillaume Peltier a fustigé «des extrémistes de gauche et de droite qui se croient tout permis».

- «Travail d'éducation » -

Le gouvernement par la voix de son porte-parole Benjamin Griveaux a promis une réponse «pénale, judiciaire» forte, avec des poursuites «y compris sur les réseaux sociaux», et un travail d'«éducation» dès le plus jeune âge.

Il a lancé en mars 2018 un plan triennal de lutte contre l'antisémitisme et le racisme, qui prévoit notamment l'expérimentation d'«un réseau d'enquêteurs et de magistrats spécifiquement formés à la lutte contre les actes haineux». Il prépare aussi une modification de la loi pour renforcer la lutte contre la cyberhaine.

Samedi, M. Griveaux avait aussi placé une partie de la réponse sur le terrain politique en reliant entre eux les «actes antisémites» et des incidents -- l'incendie contre le domicile de Richard Ferrand et «l'attaque» contre l'Assemblée nationale-- survenus en marge du mouvement des «gilets jaunes».

Polémique sur les gilets jaunes

Niant mardi tout «amalgame» entre antisémitisme et «gilets jaunes», il a néanmoins affirmé que ces actes interviennent «souvent en marge de ces cortèges» où extrême gauche et extrême droite «se mêlent».

«Le complotisme est très présent dans (les) rangs» des «gilets jaunes», dit le secrétaire d'Etat Jean-Baptiste Lemoyne.

Dénonçant une «instrumentalisation», le député LFI Alexis Corbière a appelé M. Griveaux à ne pas «raconter n'importe quoi: le mouvement des gilets jaunes n'est pas un mouvement antisémite». Dire le contraire «disqualifie la lutte contre l'antisémitisme». 

Les causes

Les sources de l’antisémitisme sont nombreuses et, pour certaines, très anciennes. « L’antisémitisme existe, il a existé et il existera toujours », affirme Mario Stasi, président de la Licra, qui rappelle que « l’antisémitisme n’est pas une opinion, mais un délit ». Le phénomène « s’est accéléré », selon lui, en raison, notamment, de la « libération de la parole sur les réseaux sociaux et dans les manifestations ».

Mario Stasi met en cause « l’anonymat » qui permet d’agir « en toute impunité ». Sur la toile parce que « les hébergeurs refusent de communiquer les adresses IP des internautes »et dans la rue « derrière un masque ou sous un casque ».

Le président de la Licra dénonce « l’effet de meute, lors des manifestations de Gilets jaunes qui drainent aussi d’odieux personnages. » « Les deux extrêmes sur l’échiquier politique ne font pas suffisamment le tri parmi leurs troupes », ajoute-t-il.

S’il n’y a pas « causalité », selon Mario Stasi, entre les Gilets jaunes et la recrudescence de l’antisémitisme, il rappelle que « tout organisateur d’une manifestation déclarée doit assumer ses responsabilités ».

Pour Donatien Le Vaillant, conseiller pour la justice et les relations internationales à la Dilcrah (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT), « les tensions sociales et les discours de haine sur les réseaux sociaux jouent un rôle. En cette période de troubles, les mots passent d’Internet dans la rue », note-t-il.

Les remèdes

Le gouvernement met en avant le plan national de lutte contre le racisme et l’antisémitisme qui « œuvre dans plusieurs directions ».

Lancé en mars 2018, il est censé renforcer la détection et la poursuite des actes de haineUn effort de formation des élèves des écoles de police et de gendarmerie a été engagé sur la lutte contre le racisme et l’antisémitisme. Un référent racisme et antisémitisme a été nommé dans chaque groupement et chaque direction départementale de la sécurité publique.

La plateforme Pharos permet ainsi de signaler un contenu suspect ou illicite sur Internet. Enfin, la prise en charge des victimes et la facilitation du dépôt de plainte figurent également comme des « priorités ».

La Licra déplore la « faiblesse de l’arsenal législatif » et préconise de « sortir le délit de racisme de la loi sur la liberté de la presse, du 29 juillet 1881, et d’en faire un délit autonome de façon à pouvoir juger les délinquants racistes plus rapidement ».

Mario Stasi propose aussi de prendre exemple sur l’Allemagne où la loi responsabilise les hébergeurs, en sanctionnant sévèrement les entreprises et les personnes diffusant des propos haineux sur les réseaux sociaux.

La France avance encore trop timidement dans cette direction. Même si la députée Laetitia Avia, l’écrivain Karim Amellal et le vice-président du Crif Gil Taieb ont remis, le 21 septembre 2018, au Premier ministre un rapport consacré au renforcement de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme sur Internet.

Dans tous les cas, conclut Mario Stasi, face aux actes antisémites, « c’est la nation tout entière qui est attaquée ». Il met en garde avec cette citation de Frantz Fanon : « Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l’oreille, on parle de vous. »